A Pékin, la rencontre entre Xi Jinping et Donald Trump offre ce genre de tableau que l’histoire affectionne lorsqu’elle décide de sombrer dans la farce avant de bifurquer vers la tragédie. D’un côté, un apparatchik impérial nourri de textes anciens, de longues temporalités historiques et de références civilisationnelles suffisamment sophistiquées pour donner des complexes à un agrégé de philosophie. De l’autre, Donald Trump, incarnation spectaculaire d’une Amérique qui considère que la culture générale est une activité vaguement suspecte, potentiellement subversive, et en tout cas inférieure en intérêt à un cheeseburger correctement calibré.
Xi Jinping aime citer Confucius, évoquer les équilibres stratégiques millénaires, convoquer l’histoire longue et donner l’impression qu’il réfléchit toujours à l’échelle des dynasties. Trump, lui, semble appartenir à une école intellectuelle plus concise – tendance bonsaï – selon laquelle tout problème international peut être résolu par une combinaison variable de droits de douane, d’intimidation verbale et de restauration rapide. Là où Xi mobilise Thucydide, Trump mobilise la carte fidélité McDonald’s.
Le contraste est d’autant plus saisissant que Xi Jinping affectionne particulièrement le fameux « piège de Thucydide », cette théorie popularisée par Graham Allison selon laquelle une puissance montante et une puissance dominante glissent presque mécaniquement vers l’affrontement. Le concept est séduisant, érudit, vaguement fataliste, et donc irrésistible pour les stratèges qui aiment donner à leurs angoisses contemporaines un habillage grec antique. Xi peut ainsi parler d’Athènes et de Sparte avec le sérieux d’un professeur de civilisation classique, tandis que Trump pourrait raisonnablement croire que Thucydide est soit un milliardaire chypriote, soit un animateur conservateur de télévision.
Il faut reconnaître à Trump une forme de cohérence intellectuelle primitive. Le piège de Thucydide suppose une réflexion sur les transitions de puissance, la psychologie des empires et les mécanismes structurels du conflit. Trump simplifie admirablement tout cela. Sa doctrine pourrait se résumer ainsi : si le pays d’en face fabrique davantage de choses, il faut hurler plus fort. C’est une pensée stratégique qui évoque moins Harvard que la cour de récréation, mais qui possède au moins la vertu de la lisibilité.
Et pourtant, derrière la caricature, la question est sérieuse. Car au-dessus de cette aimable confrontation entre le mandarin géopolitique et le promoteur sous amphétamines plane Taïwan, cette île minuscule qui concentre à elle seule assez de tensions pour transformer la planète entière en barbecue thermonucléaire. Toute la beauté du piège de Thucydide réside dans son apparente rationalité : deux grandes puissances se jaugent, se craignent, se provoquent et avancent méthodiquement vers l’abîme avec le calme impeccable des gens convaincus d’agir rationnellement.
Mais c’est ici qu’intervient le cygne noir de Nassim Taleb, autrement dit le rappel désagréable que l’histoire aime ridiculiser les théories trop élégantes. Les experts imaginent des scénarios complexes, des matrices probabilistes, des simulations navales, des modèles d’escalade sophistiqués, puis tout peut basculer à cause d’un incident absurde impliquant un pilote fatigué, une erreur logicielle, une cyberattaque mal attribuée ou un bureaucrate quelconque ayant appuyé sur le mauvais bouton après un déjeuner trop arrosé. Les civilisations ne tombent pas toujours à cause de causes majestueuses. Il leur arrive aussi de trébucher sur un câble USB.
Trump, naturellement, incarne à lui seul une forme de cygne noir anthropomorphique. Là où les analystes cherchent des variables systémiques, il apporte l’imprévisibilité brute. Ce n’est plus un facteur géopolitique ; c’est un bug humain. Il est difficile d’imaginer Xi Jinping passant une soirée à expliquer Sun Tzu à un interlocuteur dont la principale expérience de la stratégie semble consister à renommer des tours à son nom ou des billets de banque à son effigie. On devine le vertige du protocole chinois confronté à cet objet politique non identifié, mélange de nationalisme tonitruant, d’égocentrisme industriel et de télé-réalité vieillissante.
Ce qui rend la scène presque poétique, c’est que ces deux hommes incarnent chacun une illusion symétrique. Xi croit que l’histoire obéit à des logiques profondes qu’un esprit discipliné peut lire et anticiper. Trump semble croire que l’histoire est une émission dont il suffit de dominer l’audience. L’un intellectualise le chaos tandis que l’autre le personnifie.
Et pendant ce temps, le monde observe avec cette étrange sérénité de passager aérien découvrant que le pilote et le copilote débattent de philosophie comparée alors qu’un voyant rouge clignote dans le cockpit.
Le plus terrifiant n’est peut-être pas que la paix mondiale repose en partie sur cette rencontre. Le plus terrifiant est que, comparé à d’autres configurations historiques, cela puisse encore passer pour une situation relativement stable.

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