Sarkozy à la Santé : 21 jours pour écrire l’autobiographie d’un martyr.

21 octobre 2025, Nicolas Sarkozy franchit pour la première fois les portes de la prison de la Santé. Le détenu 320 535, âgé de soixante-dix ans, n’entre pas seulement dans une maison d’arrêt : il pénètre dans son propre récit, à la manière d’un François-René de Chateaubriand. Car l’ancien président ne se contente pas de purger une peine, il prépare déjà sa légende, tel le héros tragique d’une histoire qu’il s’apprête à raconter. Vingt-et-un jours plus tard, le voilà auteur d’un ouvrage de 216 pages – soit une cadence quasi monastique de dix pages quotidiennes. Le Journal d’un prisonnier, publié chez Fayard, s’annonce comme un événement éditorial, et pas uniquement pour ses envolées lyriques, ses croix, ses murs gris et ses barres de céréales. Plus qu’un témoignage carcéral, le livre relève de l’autopromotion métaphysique et de la méditation politico-existentielle. Sarkozy y décrit, avec un sérieux qui confine parfois au comique involontaire, l’âpreté de sa condition, la noblesse de ses silences, la profondeur de ses réflexions et la grandeur supposée de son épreuve. Le résultat est implacable : plus de cent mille exemplaires écoulés avant même que l’ouvrage n’ait le temps de jaunir sur les étagères. Mandela, Robespierre ou le narrateur du Dernier Jour d’un condamné de Victor Hugo pourraient nourrir quelque amertume : eux n’avaient ni service de presse, ni plateaux télé, ni empire médiatique pour transformer leurs chaînes en produits culturels. Le petit Nicolas, lui, peut compter sur Bolloré et ses éditions Fayard – éditions sans peur et sans reproche – et démontre qu’en France, même la prison peut devenir une opération de communication parfaitement maîtrisée.

Dès son entrée à la Santé, le président numéro 320535 sagenouille pour prier. «Cest venu comme une évidence», assure-t-il. «Je priais pour avoir la force de porter la croix de cette injustice». En proie à de longues minutes dagonie spirituelle dans une cellule où le gris domine tout, «dévorant toutes les surfaces», «respirant le malheur», le petit Nicolas refuse de baisser les bras. «C’était la première fois de ma vie que je vivais cette expérience étrange de ne plus pouvoir regarder la rue, le ciel, les voitures qui passaient, le temps qui changeait, les oiseaux qui volaient, les arbres qui perdaient leurs feuilles à lautomne», écrit-il. Mais il transforme cette impossibilité en méditation : «Tout mon nouvel environnement respirait le malheur, la lourdeur, le désastre de vies brisées entassées entre ces murs».

Le plus pénible à vivre, confie Paul Bismuth, est l’enfermement, vingt-trois heures sur vingt-quatre. Et pourtant, tout est narré comme une aventure mystique et philosophique. Chaque heure passée dans cette grisaille devient un exercice de résilience. Il médite, s’émerveille de sa propre endurance et transforme le banal en sublime. Pour les autres prisonniers, la prison est une épreuve; pour lui, elle devient une aventure philosophique et littéraire. Même les surveillants deviennent des personnages de son épopée : «Grands gabarits, souriants, sympathiques. Je serrai la main de chacun. Jai senti leur empathie embarrassée et leur étonnement».

Le régime alimentaire du petit Nicolas est, bien sûr, décrit, digne de la table d’un ex-chef d’Etat : laitages, barres de céréales, jus de pomme et douceurs sucrées, le tout sous la protection rapprochée de deux officiers de police. Chaque geste, chaque repas devient rituel, même leau minérale est un symbole de résistance morale. Ce quotidien carcéral contraste nettement avec l’austérité et la promiscuité qui sont le lot de milliers de détenus anonymes. La cellule devient un désert spirituel à la manière de Saint-Exupéry. Dans Lettre à un otage, il trouve la phrase qui résonnera en lui : «Le désert noffre aucune richesse tangible lHomme est gouverné par lesprit.» Le parallèle est immédiat. La prison est un désert, la vie intérieure se fortifie, et lEsprit gouverne le moral du moment. Le désert d’Antoine de Saint-Exupéry devient la métaphore de la prison, et Sarkozy, philosophe à ses heures perdues, s’évertue à être «gouverné par lEsprit» plutôt que par les contingences du quotidien. Comment ne pas entendre dans cette confidence un écho aux propos de Mitterrand lors de ses derniers vœux présidentiels en décembre 1995, lui qui avouait croire aux « forces de l’esprit » à quelques semaines de son décès. Les autres détenus, anonymes, peuvent continuer à survivre ; lui, il écrit quotidiennement, « d’un seul jet » sur une petite table en contreplaqué, armé dun seul Bic. Ses avocats transmettent les feuilles à son secrétariat qui les met au propre. La prison devient un studio d’écriture V.I.P.

Sarkozy profite également de son enfermement pour explorer le face-à-face avec soi-même. «Chacun devrait réfléchir à lenfermement, à la disponibilité desprit quil autorise et qui permet de percevoir de nouvelles émotions», écrit-il. A soixante-dix ans, il découvre, semble-t-il, l’introspection en même temps que la brutalité de la privation de liberté et la lente agonie de lennui, tout en se considérant comme linnocent martyr de la justice française. Selon lui, la prison nest pas un châtiment: cest un espace dintrospection, de méditation, un désert intérieur où la vie se fortifie. Et pendant que le gris et le silence dominent son univers, il reçoit le soutien de dirigeants internationaux : Mohamed VI, Paul Kagame, Alassane Ouattara, et même le père du gendre de Donald Trump. Un casting diplomatique à la hauteur de son ego. Les lettres affluent chaque jour, témoignages d’admiration et de compassion. Le prisonnier devient une sorte de demi-dieu emprisonné, contemplant le monde à travers ses souvenirs et ses correspondances. Même emprisonné, Sarkozy reste l’homme des relations internationales et sa captivité ne saurait entamer son aura diplomatique.

Mais le livre n’est pas qu’une méditation sur le gris et la privation. Il se transforme rapidement en essai politique et en manuel de relations internationales. Sarkozy critique la dissolution de l’Assemblée nationale décidée par Emmanuel Macron, qu’il qualifie de «caprice», et prend soin de rappeler que la droite, selon lui, doit dialoguer avec lextrême droite, tout en soulignant ses divergences avec le RN. «Tout autre comportement serait absolument incompréhensible pour des Français qui supportent de plus en plus difficilement les outrances de La France insoumise et le « cordon sanitaire factice » autour du Rassemblement national», écrit-il, assumant pleinement son positionnement politique. Entre deux méditations, il raconte ses échanges avec Marine Le Pen, lui promettant qu’il ne s’associera jamais à un éventuel front républicain.  Il critique le personnel politique avec autant de férocité que de complaisance personnelle : Ségolène Royal, Emmanuel Macron, et même certains dirigeants du RN sont disséqués à la loupe de son jugement souverain. Chaque anecdote devient un outil pour rappeler qu’il est au centre de l’histoire, qu’il contrôle le récit, même derrière les barreaux. Les figures politiques deviennent des accessoires dans son récit, servant à illustrer sa grandeur et sa perspicacité. Même les visites de députés LFI qui viennent vérifier qu’il ne bénéficie pas d’avantages indus deviennent anecdotiques. Ugo Bernalicis et Danièle Obono assurent n’avoir jamais voulu le voir, mais l’ex-président en fait une histoire où sa dignité et sa patience triomphent sur les maladresses administratives

Malgré les condamnations – cinq ans de prison pour «association de malfaiteurs», amende de 100 000 euros – Sarkozy clame son innocence totale et inébranlable. Il se présente comme victime d’un système brutal, tout en donnant des leçons sur la vertu, la patience, et la gouvernance morale. «Tant que je disposerai dun souffle de vie, je me battrai de toutes mes forces pour la démontrer», écrit-il.

Lorsqu’il évoque les auditions des proches des victimes du DC-10, celles-ci ne sont jamais au centre du récit : elles servent surtout de décor à sa réflexion sur la culpabilité et la morale. Sarkozy se dit « affecté par la violence de certains propos » tenus à son encontre, tout en parvenant à reléguer les familles endeuillées au rang de silhouettes dans sa propre mise en scène existentielle. Leur parole est jugée émouvante, mais devient aussitôt le prétexte pour rappeler qu’il affronte l’injustice avec noblesse. Ainsi, le pathos se mêle à l’autocélébration, dans un mélange troublant qui transforme une douleur collective en toile de fond de sa grandeur personnelle.

Et puis il y a la mécanique du livre lui-même. Rédigé «dun seul jet» sur une petite table en contreplaqué, avec la complicité d’un Bic, de ses avocats et de sa secrétaire, Le Journal dun prisonnier est un condensé de narcissisme et de commerce : lenfermement devient un tremplin éditorial. Plus quune punition, lexpérience carcérale est une aubaine: pathos personnel, autopromotion, analyse politique et méditation philosophique se mêlent dans un cocktail édifiant.

Enfin, Sarkozy prend le temps de réfléchir à la nature même de l’enfermement. «Chacun devrait prendre le temps de réfléchir au face-à-face avec soi-même quil impose, à la disponibilité desprit quil autorise et qui permet de percevoir de nouvelles émotions», écrit-il. Et de conclure : «La prison fut pour moi une épreuve que jai essayé de rendre la plus productive possible. On a coutume de dire que lon apprend à tout âge. Cest vrai, car jai beaucoup appris à la Santé, sur les autres comme sur moi-même.» Une leçon de vie ou une autocélébration déguisée?

En résumé, Le Journal d’un prisonnier est une œuvre à la fois hilarante et pathétique qui montre comment un ancien président peut transformer vingt-et-un jours derrière les barreaux en une épopée philosophique, littéraire et diplomatique. Le livre n’est pas seulement un témoignage: cest un manuel de philosophie, un essai politique, un récit diplomatique et un roman dautopromotion. Le gris domine, les murs respirent le malheur, et pourtant l’ego, lui, s’épanouit dans l’ombre des barreaux. Le lecteur oscille entre hilarité, incrédulité et agacement, fasciné par la capacité du prisonnier à faire de l’enfermement un monument à sa propre grandeur, de transformer l’adversité en mise en scène de soi. Le Chateaubriand au petit pied a encore beaucoup de cellules à occuper avant de « descendre hardiment, le crucifix à la main, dans l’éternité ».

Quant à la perspective d’un tome 2, elle s’annonce assurément : Sarkozy sera jugé en appel pour l’affaire libyenne du financement occulte de sa campagne de 2007, tandis que ses condamnations définitives dans les affaires Bygmalion et des écoutes sont autant de chapitres supplémentaires à explorer. A ce rythme, la prison de la Santé pourrait bientôt rivaliser avec la plus prolifique des maisons d’édition.


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