Il existe des tendances beauté dont on ne se demande pas si elles finiront par disparaître, mais par quel enchaînement de dérives collectives, d’algorithmes malveillants et d’esprits créatifs sous influence elles ont pu, un jour, germer dans un cerveau humain encore fonctionnel. La dernière en date, qui agite les réseaux sociaux comme une épidémie de paillettes sur une plaie ouverte, s’appelle le maquillage vaginal. Oui, vous avez parfaitement lu. Pas l’agrandissement rectal, pas la sculpture de la cloison nasale, mais bien la mise en beauté cosmétique de la vulve, cet organe jusque-là naïvement considéré comme n’ayant nul besoin de fond de teint. Après le contouring du nez, du menton, des clavicules, et sans doute bientôt des genoux et des coudes, l’humanité a donc décrété, dans un accès de lucidité douteuse, que la vulve manquait cruellement d’éclat, de lumière et probablement aussi de validation sociale.
Popularisée par Kim Kardashian – cette prêtresse contemporaine capable de transformer une bouteille d’eau, une coupe de cheveux ou un soupir en phénomène planétaire en moins de trois stories Instagram – la pratique promet de rendre les parties intimes plus « attrayantes », sans toutefois que l’avis desdites parties n’ait été jugé nécessaire, ni même symboliquement consulté.
Le principe, d’une simplicité presque émouvante, ne requiert que quelques outils soigneusement sélectionnés : fards, enlumineurs, fonds de teint, pinceaux, éponges, poudres, sprays fixants. La même trousse que pour le visage, mais avec un sens de l’orientation nettement plus audacieux. L’industrie cosmétique, toujours animée par une sollicitude désintéressée pour le bien-être féminin, a évidemment flairé l’opportunité : pourquoi se contenter du visage quand on peut désormais rentabiliser l’intimité elle-même, centimètre carré après centimètre carré ?
Le véritable problème, toutefois, n’est pas seulement esthétique ou marketing. Kim Kardashian ne possède pas qu’un compte Instagram : elle dispose d’une armée d’adoratrices, souvent jeunes, parfois adolescentes, toujours en construction identitaire, déjà bombardées de normes irréalistes, de corps retouchés, de sexualités scénarisées et de perfection anatomique fictive. Leur expliquer désormais que leur intimité doit, elle aussi, être « corrigée », éclaircie, sublimée et harmonisée relève moins du conseil beauté que de la chirurgie mentale à ciel ouvert.
À cet âge où la sexualité demeure floue, fragile, maladroite, parfois angoissante, ce type de message insinue une idée d’une violence tranquille mais redoutable : ton sexe naturel ne suffit pas. Il doit être décoré, optimisé, maquillé, comme un sapin de Noël intime, certes sans guirlandes électriques ni boules multicolores, mais avec suffisamment de paillettes pour ne surtout pas rester lui-même.
Rappelons d’ailleurs que cette tendance ne surgit pas du néant. Avant le maquillage vaginal, il y eut les paillettes à insérer dans le vagin, censées exploser lors des rapports, sorte de feu d’artifice gynécologique probablement imaginé par quelqu’un qui n’a jamais rencontré ni un gynécologue, ni une notion élémentaire d’hygiène intime.
Progressivement, l’esthétique a colonisé l’intime. Après l’épilation intégrale, après les formes « tendance », après les injonctions pornographiques, après la tyrannie du postérieur callipyge devenu référence universelle, voici donc l’étape suivante : le maquillage. Il est savoureux d’imaginer l’adolescente se rendant chez Sephora pour acheter un rouge à petites lèvres et un violet pour grandes lèvres…Le sexe féminin est désormais un objet de vitrine, et j’en connais parmi les lecteurs de cet article qui aimeraient s’adonner à ce lèche-vitrine avec une application toute personnelle.
La vulve, pourtant, n’est pas un visage. Elle ne possède ni nez, ni oreilles, et ses yeux brillent par leur absence. De là à conclure qu’elle est aveugle, il n’y a qu’un pas que certains influenceurs franchissent avec allégresse. Elle n’a pas demandé à être poudrée, bronzée, illuminée, sculptée. Les muqueuses sont des zones hypersensibles, délicates, vulnérables, et y déposer des produits cosmétiques, même prétendument « spécialement conçus », revient à inviter allergies, irritations et inflammations à une soirée privée dont personne ne souhaite réellement être l’hôte. Quand l’influence devient une inflammation, le slogan s’écrit tout seul. La zone étant confinée toute la journée, les produits macèrent, migrent, chauffent, fermentent presque. Le maquillage s’efface, mais l’irritation, elle, s’installe avec une fidélité exemplaire.
Pire encore, ces substances peuvent déséquilibrer la flore vaginale. Les lactobacilles, ces gardiens invisibles mais essentiels, se retrouvent attaqués par des intrus chimiques. Résultat : mycoses, pertes, vaginoses, douleurs, rapports inconfortables, consultations médicales, traitements répétés. Tout cela pour un effet « glow » que personne ne verra jamais, hormis votre gynécologue, dont l’enthousiasme restera probablement mesuré.
Mais le plus inquiétant n’est pas uniquement médical. Il est symbolique. Maquiller son vagin, ce n’est pas seulement risquer une infection, c’est aussi intégrer l’idée qu’il est imparfait, insuffisant, disgracieux au naturel, comme si le sexe féminin devait encore s’excuser d’exister tel qu’il est. On maquille ce que l’on veut dissimuler. On corrige ce que l’on juge défectueux. Le maquillage vaginal n’est donc pas une coquetterie anodine : c’est un symptôme culturel.
Le vagin n’est ni un mur à repeindre, ni un filtre Instagram. C’est un organe vivant, sensible, autonome, fonctionnel, qui accomplit très bien sa mission sans poudre libre ni enlumineur nacré. Bien sûr, chaque femme est libre de son corps. Mais une tendance qui transforme l’intimité en produit cosmétique n’est pas une liberté : c’est une pression supplémentaire, délicatement emballée dans du marketing rose pâle. Suivre Kardashian sur ce terrain relève moins du choix que de la soumission esthétique.
La véritable modernité serait peut-être d’apprendre à accepter ce corps sans vouloir le transformer en vitrine Sephora. Et si, vraiment, l’on tient absolument à embellir son vagin, une seule méthode demeure infaillible, gratuite, saine et radicalement efficace : le laisser parfaitement tranquille.

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