Viktor Orban ou l’art de vivre aux frais de l’Europe tout en la poignardant.

Il existe dans la politique européenne une figure qui concentre à elle seule l’hypocrisie moderne et l’ingratitude stratégique, et cette figure porte le nom de Viktor Orbán. On pourrait considérer qu’il ne s’agit que d’un dirigeant parmi d’autres, qu’il ne faut pas s’acharner sur un seul pays, et qu’après tout chaque nation a ses contradictions, mais ce serait une manière commode d’éviter le problème central. Orbán n’incarne pas seulement une ligne politique nationaliste et autoritaire, il incarne une perversité plus redoutable, celle d’un homme qui a compris que l’Union européenne pouvait être à la fois une cible idéale pour les discours de haine intérieure et une source de revenus indispensable au maintien de son régime.

Car il faut regarder la réalité en face, et cesser de se réfugier derrière des prudences diplomatiques. La Hongrie bénéficie depuis des années des aides, des financements et des subventions de l’Union européenne, et ces transferts ne relèvent pas d’un détail technique mais d’un choix politique fondateur, celui d’une solidarité budgétaire entre États membres, destinée à réduire les écarts de développement et à financer des infrastructures, des programmes et des investissements. Lorsque des routes se construisent, lorsque des projets agricoles se modernisent, lorsque des équipements se déploient, ce sont des milliards issus de cette solidarité qui circulent, et cette circulation implique une confiance minimale. Tout cela repose sur l’idée que l’Union n’est pas une caisse anonyme où chacun se sert selon son bon vouloir, mais un ensemble structuré autour de règles, d’engagements et d’une certaine conception de l’État de droit.

Or Orbán se comporte comme si l’Europe n’était qu’un guichet automatique. Il prend l’argent, il l’utilise, il en tire bénéfice pour consolider son pouvoir, puis il désigne l’Union comme un ennemi intérieur, comme une menace contre la nation hongroise, comme une entité décadente qu’il faudrait combattre. Il opère exactement comme ces politiciens qui, dans d’autres contextes, prétendent mépriser l’intelligence tout en profitant des universités, prétendent mépriser la presse tout en la manipulant, prétendent mépriser la justice tout en cherchant à la neutraliser. Son système ne se contente pas de critiquer Bruxelles, ce qui pourrait relever d’un débat légitime sur les compétences européennes, il construit méthodiquement une hostilité, il transforme l’Union en bouc émissaire permanent, et il fabrique ainsi un nationalisme de ressentiment qui lui sert d’outil de domination intérieure.

Lorsque l’Union européenne tente de rappeler que la solidarité financière n’est pas dissociable de certaines exigences démocratiques, Orbán ne répond pas par des réformes sincères ou par une discussion loyale, il répond par une mise en scène. Il prétend qu’il subit une persécution, il présente les mécanismes européens comme une arme idéologique, et il se pose en martyr d’une bureaucratie supposément tyrannique. Il agit comme si demander des garanties sur l’indépendance de la justice, sur la lutte contre la corruption, sur la transparence de l’attribution des fonds, relevait d’un caprice politique et non d’un minimum de décence institutionnelle. Il ne veut pas comprendre que l’Union ne peut pas être à la fois le banquier et l’idiot utile. Il veut l’argent sans les règles, la solidarité sans les obligations, les bénéfices sans le contrat, et il veut surtout conserver le droit d’insulter ceux qui paient.

Le scandale devient plus grave encore lorsque l’on observe où Orbán cherche sa protection idéologique et sa légitimité internationale. Au lieu de considérer l’Union comme son espace naturel d’alliances, au lieu d’agir en partenaire responsable à l’intérieur du projet européen, il affiche une fascination assumée pour Donald Trump et pour ce que celui-ci représente. Orbán n’est pas seulement un nationaliste hongrois, il se veut le relais européen d’un trumpisme global, et il comprend que Trump lui offre à la fois un récit, un style et une méthode. Il y a, dans cette proximité, quelque chose de profondément inquiétant et choquant, car Trump ne propose pas une vision diplomatique construite, il propose une brutalisation générale du politique, il propose de transformer les alliances en rapports de force, il propose de réduire la vérité à un outil, et il propose de faire de la démocratie une scène où l’on gagne à celui qui crie le plus fort.

Orbán se réfugie dans les bras de Trump tout en restant accroché aux subventions européennes, et ce mouvement ne relève pas d’une simple contradiction mais d’une stratégie. Il tente d’obtenir le meilleur des deux mondes, c’est-à-dire la sécurité financière procurée par l’Union et la permission morale procurée par le trumpisme. Il veut que l’Europe continue à financer les infrastructures, pendant que lui finance la guerre culturelle. Il veut que Bruxelles paie la modernisation, pendant que lui organise la régression politique. Il veut que les contribuables européens entretiennent la Hongrie, pendant que lui entretient une hostilité croissante envers les valeurs européennes.

Il faut se demander ce qu’une telle attitude signifie pour l’Europe elle-même, car le problème n’est pas seulement Orbán et son opportunisme. Le problème réside aussi dans la faiblesse européenne, dans notre tendance à accepter l’inacceptable par peur du conflit, dans notre habitude de croire qu’un système de règles suffit à contenir un système de cynisme. Orbán teste les limites de l’Union, et il mesure à quel point celle-ci hésite à se défendre. Il observe les retards, les compromis, les prudences, les négociations interminables, et il comprend que l’Europe est parfois une puissance qui doute d’elle-même, alors même qu’elle possède les instruments de sa fermeté. Il sait qu’il peut bloquer, retarder, parasiter, tout en gardant une posture victimaire, et il sait qu’une partie de l’opinion finira par croire qu’il existe un « problème Bruxelles », alors que le problème se situe dans ceux qui veulent faire de l’Union une banque sans exiger qu’elle reste une union.

Au fond, Orbán n’est pas seulement hostile à l’Europe, il est l’un des symptômes les plus visibles d’une maladie politique contemporaine, qui consiste à transformer la solidarité en faiblesse, la coopération en soumission, le droit en obstacle, et le mensonge en liberté. Il incarne cette politique du crachat rentable, dans laquelle on se nourrit d’un système tout en prétendant le combattre, parce que l’on sait qu’il est plus facile de gouverner par la colère que par la vérité, et plus facile de rassembler contre un ennemi imaginaire que de convaincre par des résultats réels.

Si l’Europe veut survivre en tant que projet politique, elle ne peut pas accepter que certains de ses membres se comportent comme des passagers clandestins de la démocratie, qui profitent d’elle pour construire des régimes qui détruisent de l’intérieur ce qui rend cette solidarité possible. Elle ne peut pas se laisser transformer en caisse commune destinée à financer sa propre décomposition. Viktor Orbán ne représente pas seulement une querelle hongroise, il représente un dilemme européen, et ce dilemme impose une réponse claire, car une union qui se laisse trahir sans réagir finit toujours par ne plus être une union, mais une simple addition de faiblesses.








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