Nous vivons une époque où le mensonge politique ne cherche même plus à ressembler à la vérité, et où l’audace ne consiste plus à défendre une thèse discutable mais à nier des faits dont l’existence est inscrite dans la pierre des monuments aux morts. Les déclarations récentes de Donald Trump sur la guerre en Afghanistan ne relèvent pas d’une interprétation stratégique différente ni d’un désaccord sur la conduite des opérations, elles s’inscrivent dans une entreprise beaucoup plus radicale qui consiste à faire disparaître purement et simplement la réalité lorsque celle-ci ne sert pas le récit national qu’il souhaite vendre. En laissant entendre que les alliés de l’OTAN seraient restés à distance du combat, comme de simples spectateurs prudents pendant que les États-Unis tenaient seuls la ligne de front, il ne se contente pas de minimiser un engagement militaire, il efface symboliquement des centaines de morts britanniques, des dizaines de morts français et le sacrifice bien réel de milliers de soldats venus de pays partenaires qui ont combattu, souffert et parfois péri dans la même guerre.
Ce type de discours n’est pas une gaffe, ni une exagération de meeting, ni même une provocation calculée, il relève d’un mécanisme désormais bien rodé qui transforme la vérité en matière malléable, en pâte idéologique que l’on étire, que l’on coupe ou que l’on jette selon les besoins du moment. La logique qui sous-tend cette mécanique a quelque chose de rudimentaire et de vertigineux à la fois, car elle pourrait se résumer ainsi : si Donald Trump ne l’a pas vu, alors cela n’a pas existé, principe scientifique révolutionnaire qui pourrait bientôt remplacer la méthode expérimentale et les archives, les témoignages et les preuves matérielles n’étant plus que des accessoires facultatifs dans ce nouveau régime du réel. Ce qui dérange le récit est donc déclaré inexistant, avec la désinvolture de celui qui efface un tableau noir sans se soucier de savoir si les chiffres inscrits dessus correspondaient à des vies humaines.
Hier il n’y avait pas d’éoliennes en Chine parce qu’elles contredisaient une vision caricaturale du monde énergétique, aujourd’hui il n’y aurait pas eu de soldats alliés réellement exposés en Afghanistan parce que cela gêne une narration héroïque exclusivement américaine, et demain il deviendrait parfaitement cohérent, dans cette même logique, que l’homme n’ait jamais marché sur la Lune et que Neil Armstrong n’ait fait qu’un jogging dans le Nevada devant un décor peint, que la France n’ait jamais soutenu les insurgés américains et que Lafayette ait traversé l’Atlantique pour une simple tournée gastronomique, ou encore que le Débarquement de Normandie ne soit qu’un malentendu météorologique impliquant une flotte de bateaux égarés à la recherche d’une station-service. Dans cette réalité à la carte, les dinosaures n’auraient pas disparu mais se seraient reconvertis dans l’immobilier de luxe et les golfs floridiens, le réchauffement climatique serait imputable aux bougies d’anniversaire d’un président trop âgé pour souffler dessus d’un coup, et la Statue de la Liberté ne serait qu’un prêt de week-end déjà discrètement récupéré et entreposé derrière quelque résidence privée.
Le problème n’est pas seulement moral, il est profondément politique, car une démocratie repose sur l’existence d’un socle minimal de faits partagés, même lorsque les interprétations divergent. Lorsque ce socle se fissure, lorsque les morts deviennent discutables, lorsque les alliances passées sont réduites à des illusions commodes, alors la mémoire collective cesse d’être un bien commun et devient un terrain de jeu pour entrepreneurs de récits. Ce n’est pas un hasard si ce type de négation surgit à propos de la guerre, qui est l’un des domaines où le coût humain est le plus élevé et où le respect dû aux soldats, quels que soient leurs drapeaux, constitue normalement une ligne rouge. Franchir cette ligne revient à envoyer un message glaçant selon lequel même le sacrifice suprême peut être rétroactivement déclaré inexistant s’il complique une posture politique.
Il y a dans cette manière de parler du passé une forme de toute-puissance presque enfantine, comme si nommer les choses suffisait à les faire apparaître ou disparaître, comme si la réalité était un tableau blanc que l’on peut effacer d’un revers de manche. Or les guerres ne sont pas des plateaux de télévision, les morts ne sont pas des figurants et les familles endeuillées ne vivent pas dans un univers parallèle où les déclarations médiatiques réécrivent leurs souvenirs. Derrière chaque chiffre que l’on balaie d’un trait de phrase, il y a des noms, des visages, des lettres, des silences à table et des vies qui ont basculé, et cette densité humaine résiste beaucoup plus obstinément aux effets de manche que ne le pensent ceux qui confondent communication et réalité.
Ce que révèle finalement ce type de discours, ce n’est pas une simple dérive rhétorique, c’est une conception du pouvoir où contrôler le récit vaut plus que respecter les faits, où l’autorité se mesure à la capacité d’imposer une version du monde plutôt qu’à celle de le comprendre. Lorsque la vérité devient une option et la mémoire une variable d’ajustement, la politique cesse d’être un débat sur le réel pour devenir une compétition de fictions, et dans cette compétition ce ne sont pas seulement les adversaires que l’on efface, ce sont aussi les morts, les alliés et, à terme, la possibilité même de se parler encore à partir d’un monde commun.
Le clown à la casquette rouge n’a aucune retenue. Je n’en aurai pas davantage :
FUCK TRUMP

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