La France, pays officiellement compliqué

Autrefois, la langue française aux infinies subtilités, savait trancher. Elle disait « difficile » quand c’était difficile, « inadmissible » quand c’était inadmissible, « intolérable » quand il fallait s’indigner, et « délicat » quand on préférait ne pas en venir aux invectives tout de suite. Aujourd’hui, elle a renoncé à toute cette belle précision lexicale pour se réfugier dans un mot unique, mou, confortable, universel, passe-partout : « compliqué ». La France ne vit plus, elle se complique.

Un licenciement collectif ? C’est compliqué. Une réforme impopulaire ? C’est compliqué. Une guerre, une injustice sociale, une affaire de corruption, un repas raté, un couple en ruine, un décès, un bouton sur le nez , une anaphrodisie passagère ? C’est compliqué. Le mot est devenu un anesthésiant linguistique. Il ne décrit rien, il évite tout. Il permet surtout de ne pas penser, de ne pas juger, de ne pas choisir. Grâce à lui, on ne dit plus que quelque chose est honteux, on dit que « la situation est compliquée ». On ne dit plus que quelqu’un ment, on dit qu’« il y a une complexité dans la communication ». On ne dit plus qu’on n’a pas compris, on dit qu’« on est sur un sujet compliqué ».

L’acmé de cette émasculation lexicale, c’est l’usage politique. « Le pouvoir d’achat est une question compliquée. » Traduction : on ne fera rien, mais avec une voix grave. « L’immigration est un sujet compliqué. » Traduction : on ne sait pas quoi dire, mais on va en parler pendant trois heures. « La crise écologique est compliquée. » Traduction : on va continuer comme avant, mais avec des graphiques. Le mot sert de rideau de fumée, de coussin de velours, de prétexte élégant pour l’inaction.

Dans la vie quotidienne, « compliqué » est devenu la version moderne du haussement d’épaules. « Tu viens ce soir ? » – « Cela va être compliqué. » Cela peut vouloir dire : non, peut-être, j’ai la flemme, je t’évite, j’ai oublié, je mens, ou je ne sais pas moi-même ce que je fais de ma vie. « On se revoit ? » – « C’est compliqué. » Autrement dit : adieu, mais poliment.

Même les sentiments n’y échappent pas. On n’est plus malheureux, on est « dans une période compliquée ». On n’est plus en colère, on est « un peu dans le compliqué émotionnel ». On n’est plus lâche, on est « face à une situation compliquée ». Grâce à ce mot, la responsabilité individuelle a pris sa retraite anticipée.

Le plus fascinant, c’est que « compliqué » donne l’illusion de l’intelligence. Dire « c’est compliqué » permet de paraître profond sans rien expliquer. C’est une manière chic de dire « je n’ai pas réfléchi, mais je tiens à ce que tu penses que j’ai réfléchi ». C’est le mot préféré de ceux qui veulent avoir l’air subtil sans risquer la moindre précision.

Si la tendance poursuit sa lancée, on pourrait imaginer un futur proche où les dictionnaires supprimeront tous les adjectifs. Il ne restera plus qu’un seul mot, accompagné d’un soupir obligatoire. Le professeur dira à l’élève : « Ta copie est compliquée. » Le médecin annoncera : « Votre état est compliqué. » Le juge conclura : « Votre affaire est compliquée. » Et le condamné, soulagé, répondra : « Je comprends, c’est compliqué. »

Le drame, c’est que la vie, elle, n’est pas toujours compliquée. Elle est parfois injuste, parfois simple, parfois cruelle, parfois absurde, parfois merveilleuse. Mais tant qu’on dira « compliqué » à la place de tout le reste, on continuera à vivre dans une langue tiède, prudente, molle, où plus rien n’est grave, plus rien n’est clair, plus rien n’est assumé.

Bref, si la France devait choisir une devise aujourd’hui, ce ne serait plus « Liberté, Égalité, Fraternité », mais : « On ne sait pas trop, c’est compliqué. »


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