Le Shérif Trump et sa milICE (suite)

Il y a des présidents qui passent dans l’Histoire et d’autres qui y passent comme on traverse un magasin de porcelaine avec des gants de boxe, en renversant tout sur son passage et en exigeant des applaudissements au motif que « les lignes bougent ». Donald Trump appartient évidemment à la seconde catégorie, celle qui transforme le pouvoir en happening permanent, la République en plateau télé, et le maintien de l’ordre en produit dérivé, avec logo, slogan et mise en scène. Car depuis son malheureux retour à la Maison-Blanche – il y a un an – il n’a pas tant gouverné qu’orchestré, non pas tant dirigé un pays qu’exploité une obsession, et cette obsession a un acronyme, une police, une esthétique de la cagoule et du raid, un goût certain pour les descentes spectaculaires et les récits tout faits : l’ICE.

Il faut entendre le lexique, d’ailleurs, car c’est toujours là que les régimes se trahissent, dans les mots, dans l’emballage, dans la novlangue qui donne à la brutalité une allure de nécessité. On ne dit pas « rafle », on dit « opération », on ne dit pas « intimidation », on dit « sécurisation », on ne dit pas « peur », on dit « ordre », et quand on décide de déployer des agents fédéraux dans l’agglomération Minneapolis–Saint Paul, on baptise ça « Operation Metro Surge », comme s’il s’agissait de sauver l’Amérique d’un monstre marin plutôt que d’exhiber des muscles faute d’avoir des principes. On voudrait croire qu’il ne s’agit que d’une communication maladroite, mais non : c’est la logique même du trumpisme, cette façon d’inventer de la grandeur en tapant fort, cette manière de faire croire qu’on agit quand on frappe, qu’on protège quand on traque, qu’on reconstruit quand on abîme.

Et puis il y a le réel, le réel qui ne se laisse pas dissoudre dans les slogans, le réel qui résiste, le réel qui saigne, le réel qui a des noms, des visages, des enfants, et ce réel-là a pris, le 7 janvier 2026, la forme tragique d’une femme de 37 ans, Renée Nicole Good, Américaine, mère de trois enfants, abattue dans sa voiture à Minneapolis par un agent de l’ICE. Quatre impacts de balles, quatre rappels brutaux que dans l’Amérique de Trump, l’État fédéral aime la redondance et ne se contente plus d’administrer, il s’impose, il s’avance, il force, il vise, et parfois il tire, comme si la frontière n’était plus une ligne mais un réflexe, et comme si l’immigration n’était plus un dossier politique mais une justification permanente à la violence. Dans un pays qui ne se serait pas déjà habitué à l’indécence, on aurait imaginé un silence, une retenue, un début de doute, une réaction digne, une enquête immédiate, un souci de vérité. Mais dans l’Amérique trumpiste, la première question n’est pas « que s’est-il passé ? » mais « comment le raconter ? », non pas « qui est mort ? » mais « qui accuse-t-on ? », non pas « qu’a fait la police ? » mais « comment défendre la police, quoi qu’elle ait fait ? ».

Alors l’administration a livré sa version, celle de la légitime défense, celle d’un agent menacé, et tout aurait été plié si ce pays n’avait pas encore un vice, presque une mauvaise manie démocratique : les images. Car il y a une vidéo, et la vidéo, ce petit parasite du storytelling, a cette capacité insupportable à fissurer les récits prémâchés. Elle n’a pas l’air de confirmer tranquillement la légitime défense qu’on veut nous vendre, elle ne colle pas parfaitement à la scène que l’on prétend décrire, elle ne donne pas au public la satisfaction de l’évidence. Mais là encore, le trumpisme n’est pas un régime de vérité, c’est un régime de domination narrative, et face aux images qui dérangent, on ne s’interroge pas, on contre-attaque ; face à la mort, on ne s’incline pas, on occupe l’espace ; face au trouble, on durcit le ton.

Trump, lui, a fait du Trump, avec cette aptitude presque mécanique à l’inversion morale, à la brutalité rendue vertueuse par la seule force du culot, à l’outrance déguisée en bon sens. Il a laissé entendre que Renée Good était une « faute », une gêne, presque une ennemie intérieure, comme si une mère de famille tuée dans sa voiture avait forcément mérité de l’être d’une manière ou d’une autre, car dans l’univers trumpiste les victimes sont toujours suspectes dès lors qu’elles gênent le récit. Dans le même mouvement, dans une pirouette dont il a le secret, il l’a qualifiée « probablement » de personne merveilleuse, avant de glisser que ses actions étaient « dures », comme si l’on pouvait, dans la même phrase, compatir de façon vague et neutraliser la compassion par une insinuation. Et lorsqu’on lui demanda s’il regrettait, s’il comprenait l’émotion, s’il s’inquiétait des méthodes, il lâcha cette phrase de plomb, cette formule d’équilibriste moral qui, en réalité, équivaut à un crachat : « c’est triste des deux côtés ». Des deux côtés, vraiment, comme si une femme morte et trois enfants orphelins pesaient autant, moralement et politiquement, qu’un agent contrarié par le fait d’avoir été filmé en train d’insulter une femme et de tirer. C’est toujours le même miracle trumpiste : il réussit à transformer un drame en banalité, une morte en détail, et une bavure en nuisance médiatique.

Et au lieu de calmer le jeu, au lieu de suspendre les opérations, au lieu d’exiger transparence et responsabilité, l’administration a répondu avec ce qu’elle sait faire et ce qu’elle aime : la surenchère. D’abord l’idée d’envoyer deux mille agents supplémentaires, puis trois mille, comme si la mort de Renée Good n’était pas un signal d’alarme mais un prétexte à augmenter la pression, comme si la tragédie n’appelait pas la prudence mais la force, comme si l’horreur n’était pas la conséquence d’un excès, mais au contraire la justification d’un excès plus grand. C’est l’élégance trumpiste poussée à son paroxysme : quand il y a un incendie, on arrose avec de l’essence. Minneapolis–Saint Paul est alors devenue le théâtre national de cette nouvelle pédagogie trumpiste où l’on prouve qu’on est président en montrant qu’on peut, sur une ville, déployer une force fédérale à la manière d’une occupation. On ne gouverne plus, on quadrille. On ne persuade plus, on intimide. On ne protège plus, on exhibe.

Et bien sûr, tout cela est enveloppé dans la grande fable, celle des « pires des pires », du « nettoyage », de la lutte contre des menaces absolues, comme si chaque personne arrêtée cachait un cartel dans sa poche. Mais quand la presse et les observateurs regardent de près, on découvre qu’une part importante des interpellations concerne des personnes sans casier judiciaire, des travailleurs, des habitants, des vies ordinaires happées par une machine qui fonctionne mieux à la quantité qu’à la justice. Et puisque la justice est lente, exigeante, imparfaite, le trumpisme préfère le spectaculaire, il préfère l’arrestation qui claque, la scène qui humilie, l’image qui fait peur, l’agent masqué qui ressemble moins à un serviteur de la loi qu’à un personnage de dystopie. On parle d’immigration, mais on fabrique une dramaturgie, on installe une atmosphère, on diffuse un message : l’État peut venir vous prendre. Ce message, on l’envoie particulièrement bien quand on choisit des quartiers précis, quand on cible des communautés déjà vulnérables, quand on laisse planer une confusion sur qui est visé, sur pourquoi, sur comment, et que l’on construit ainsi une insécurité diffuse qui ne touche pas seulement les personnes en situation irrégulière mais l’ensemble de la population, y compris des citoyens américains. Car le but n’est pas tant de « résoudre » que d’inquiéter, pas tant de « régler » que de faire savoir qui commande.

Face à cette logique, le Minnesota a eu cette idée presque subversive, dans l’Amérique de Trump : rappeler l’existence de la Constitution. Le procureur général Keith Ellison a demandé que les agents fédéraux agissent « dans les limites de la loi et de la Constitution », phrase qui, dans un pays normal, relèverait de l’évidence mais qui, dans le trumpisme triomphant, sonne presque comme une déclaration de résistance. L’État a entamé des procédures, les responsables locaux ont dénoncé des abus, et le maire de Minneapolis, Jacob Frey, a parlé d’un pouvoir fédéral qui dépasse les bornes. Même l’ONU – ce machin que Trump veut remplacer par son conseil de la paix – a demandé une enquête indépendante, preuve que lorsque les États-Unis exportaient autrefois des leçons de démocratie, ils importent désormais des soupirs d’inquiétude. Mais l’administration Trump ne recule pas sous la critique, elle s’en nourrit ; elle ne se corrige pas, elle s’endurcit ; elle ne s’excuse pas, elle accuse. Et pour accuser, elle a un mot magique, un mot qui blanchit presque tout, un mot qui permet de reclasser une mère de famille tuée par balle en menace nationale : « terrorisme intérieur ». Voilà l’outil parfait, celui qui retourne la faute sur la victime, celui qui transforme la contestation en péril, celui qui transforme le doute en trahison, celui qui autorise moralement ce qui, autrement, apparaîtrait comme ce que c’est : une violence d’État.

Pendant ce temps, la société civile, elle, fait ce que les sociétés font quand l’État devient menaçant : elle s’organise contre lui. Des habitants filment, alertent, repèrent, suivent les déplacements d’ICE, créent des systèmes d’information et de vigilance. Et l’on en vient à cette scène presque irréelle où une partie des citoyens américains se met à pister des agents fédéraux comme on pisterait un danger pour protéger ses voisins. On peut y voir un sursaut démocratique, on peut y voir une résistance morale, mais on doit aussi y voir une réalité inquiétante : la confiance a été brisée au point que la présence de forces fédérales n’est plus vécue comme une garantie mais comme une menace. Et c’est là, peut-être, l’œuvre la plus profonde du trumpisme : il n’abîme pas seulement des institutions, il abîme le sentiment même d’appartenance à une communauté politique. Il installe l’idée que la loi n’est pas pour tous, que la protection est conditionnelle, que le droit est un privilège, et que le pouvoir fédéral peut être brandi comme une arme contre une partie du peuple.

On pourrait croire qu’il s’agit d’excès ponctuels, d’erreurs, de dérapages, mais ce serait se tromper sur la cohérence du système. Ce n’est pas une anomalie, c’est une méthode. Le trumpisme n’existe pas sans ennemis, il n’existe pas sans théâtre, il n’existe pas sans brutalité. Il ne sait pas unir, il sait diviser ; il ne sait pas convaincre, il sait écraser ; il ne sait pas construire, il sait désigner des coupables pour éviter de parler des vrais désastres. Pendant que l’on traque dans la neige, on oublie opportunément de s’occuper de ce qui détruit réellement un pays : les inégalités, la pauvreté, la crise du logement, la santé inaccessible, le Fentonyl, l’école en difficulté, la violence armée, l’effondrement de la confiance civique. La chasse est un écran, l’ICE est un décor, et les victimes deviennent des dommages collatéraux utiles.

Et la conclusion est presque insoutenable dans sa simplicité : une mère de famille, Renée Nicole Good, est morte sous les balles d’un agent fédéral, et la réponse politique du président a été d’envoyer plus d’agents, de nier, de salir, d’équilibrer cyniquement la douleur « des deux côtés », puis d’appeler cela l’ordre. Ce n’est pas de la fermeté, c’est de la brutalité. Ce n’est pas de la sécurité, c’est de la peur institutionnalisée. Ce n’est pas de la politique, c’est une chasse à l’homme mise en scène, où l’on remplace les principes par le muscle et où l’on demande au pays, en plus, de dire merci.

L’appellation « Operation Metro Surge » désigne une vaste opération de contrôles, arrestations et expulsions menée par les autorités fédérales américaines dans le Minnesota, surtout dans la zone Minneapolis – Saint Paul (les « Twin Cities »).

Concrètement :

  • c’est une « enforcement surge » (une montée en puissance) de la police de l’immigration ICE (Immigration and Customs Enforcement), avec d’autres agences du DHS (Sécurité intérieure)
  • elle a commencé début décembre 2025 et se poursuit en janvier 2026
  • Washington l’a présentée comme l’une des plus grosses opérations de ce type, avec des milliers d’agents déployés

elle a déclenché de fortes tensions locales (manifestations, accusations de méthodes brutales, débats sur les droits civiques


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