On avait fini par croire, avec cette naïveté superbe qui sied aux pays persuadés d’être adultes, que la France resterait éternellement une contrée cartésienne, polie, rationnelle, calibrée à la norme AFNOR de la prudence, et que notre seul rapport acceptable à la panique consisterait à frissonner devant une étiquette ambiguë de fromage au lait cru, à soupirer devant une trottinette électrique devenue faucheuse de mollets, ou à inspecter d’un œil soupçonneux un carton de lait infantile comme si l’ennemi intérieur avait choisi la forme d’une brique UHT. Et puis Donald Trump est revenu, non pas comme un simple homme politique, mais comme une réincarnation clownesque du chaos, un spectre mal repassé, un phénomène atmosphérique, une tempête aux cheveux autonomes, et surtout comme un personnage tout droit sorti d’Alfred Jarry, une sorte de Père Ubu gonflé aux réseaux sociaux, qui confond la planète avec un buffet à volonté et la diplomatie avec une bagarre de cour de récréation.
Car Trump, il faut le dire, ne gouverne pas : il parade, il trône, il s’admire, il se commente lui-même, il se caresse et il aborde chaque dossier international le ventre gonflé d’ego et l’œil humide de convoitise avec cette majesté grotesque des tyrans ridicules, persuadés que le monde entier n’est qu’un décor construit pour accueillir leur ego, un immense théâtre dont ils seraient l’acteur principal, le metteur en scène, le critique et la statue sur la place. Dans Ubu roi, le personnage commence par « Merdre ! » avant de transformer le pouvoir en farce violente ; chez Trump, la formule change, mais l’esprit reste le même, puisque tout devient caprice, tout devient menace, tout devient surenchère, comme si l’Histoire devait obéir à un enfant colossal qui joue avec des pays comme avec des figurines.
Et voilà que le pays de Descartes, qui croyait encore aux institutions, aux traités, aux longues phrases diplomatiques avec cascades de subordonnées, se met soudain à s’équiper comme un bivouac de la Légion étrangère, non pas dans les dunes brûlantes du Djebel mais dans les rayons feutrés des grandes surfaces : kits de survie, réserves d’eau, boîtes de conserve empilées comme des lingots anxieux, radios à piles, lampes à manivelle, préservatifs à la fraise, couvertures de survie plus brillantes qu’un discours ministériel, et tout cela donne l’impression que la France pressent désormais qu’elle va devoir survivre non pas à une simple crise énergétique, mais à un nouveau genre de menace : l’ère ubuesque.
On nous présente pourtant l’affaire avec une douceur quasi pédagogique, comme une caresse administrative sur le front des citoyens, puisque l’État recommande à chacun de constituer un kit d’urgence afin de « faire face aux crises », ce mot si vague qu’il ressemble à un parapluie troué sous lequel on tente de faire tenir la pluie du monde. On décline la liste de l’autonomie idéale comme on rédigerait un programme scolaire, avec une sobriété admirable et presque touchante : boire, manger, se soigner, avoir chaud, communiquer, s’éclairer, se former aux gestes de premier secours, et l’ensemble est rédigé dans une langue officielle si propre qu’on croirait presque que l’apocalypse aussi devra remplir un formulaire en trois exemplaires, fournir une photocopie de pièce d’identité, et attendre son tour au guichet.
Sauf que dans la tête du Français moyen, qui a déjà du mal à entendre le mot « réforme” sans imaginer un cataclysme, « kit d’urgence » ne signifie jamais « précaution raisonnable contre une panne de courant ». Non, le mot « urgence » se dilate comme une menace de film catastrophe et devient aussitôt « effondrement », « troisième guerre mondiale », « invasion de zombies », et, dans les scénarios les plus réalistes, « voisin du dessus qui échange une boîte de cassoulet contre deux piles AAA comme s’il s’agissait d’une monnaie d’État ». Le kit d’urgence, dans l’imaginaire national, cesse d’être une prudence civique et devient une prophétie domestique, avec la même intensité que les visions de fin du monde, mais rangée sur des étagères.
Et c’est ici que Trump entre dans la cuisine, non pas en chair et en brushing, quoique la planète ne serait plus à une absurdité près, mais en tant que concept anxiogène, en tant que bruit de fond menaçant, en tant que Père Ubu impérial qui souffle sur le monde comme sur une soupe trop tiède. Depuis plusieurs semaines, l’actualité internationale ressemble à un épisode pilote de série dystopique, avec son mélange de rapports de force, de chantages tarifaires, de déclarations tranchantes comme des lames, et au milieu de ce feuilleton surgit un objet d’obsession aussi absurde que symbolique : le Groenland.
Le Groenland, autrefois, c’était du silence, de la glace, des phoques, des Inuits et une carte blanche dans l’imaginaire européen, et voilà que Trump-Ubu, la panse distendue et l’ego pantagruélique, s’est mis à le désigner comme une possession potentielle, comme si la planète était un catalogue de biens immobiliers et que la banquise n’était qu’une extension de résidence secondaire. Il parle de ce territoire comme un tyran de foire parlerait d’une dinde : il la veut, il la convoite, il la réclame, et il a cette manière puérile de dire « à moi » qui fait passer les traités pour des post-it.
A ce stade, la diplomatie ressemble à une partie d’échecs jouée par un homme qui aurait décidé de remplacer les pièces par des bâtons de dynamite et de hurler « j’ai gagné » avant même le premier coup, tant la logique trumpienne ressemble à la logique d’Ubu : elle est brutale, simpliste, gloutonne, et persuadée que la force fait loi. Même Emmanuel Macron se retrouve obligé de réagir dans un monde où l’on ne négocie plus à l’aide de traités mais à l’aide de taxes, où le commerce devient une massue, et où la phrase « si tu refuses, j’augmente les droits de douane » remplace la diplomatie comme un juron remplace une pensée.
Alors la France s’équipe, non pas pour partir en randonnée dans le Verdon ou l’arrière-pays niçois, mais pour survivre à l’Histoire, ce monstre qui, depuis quelques années, ne prévient plus avant de mordre. Les kits « 72 heures » se vendent comme des billets de concert, et le citoyen français, jusque-là passionné par les comparatifs de robots-cuiseurs, se met à comparer les jerricanes et les lampes rechargeables avec un sérieux quasi militaire, comme si l’on préparait une guerre dont le premier champ de bataille serait le salon.
Pour quatre-vingts euros, on vous promet trois jours d’autonomie, nourri par des plats longue conservation dont les intitulés ressemblent à une poésie involontaire, sombre et administrative, avec des accents d’internat austère : « pâtes à l’eau tiède », « madeleine au souvenir », « purée de discipline », « riz de résignation », et l’on sent bien que si l’apocalypse arrive, elle aura le goût d’un repas trop cuit mangé sous une lampe frontale, mais avec le confort moral de la préparation.
La grande beauté de ce phénomène réside dans le fait qu’il se déroule avec cette méthode française si particulière, mélange de panique froide et de respect des consignes, car les check-lists se multiplient et deviennent presque des poèmes : eau, conserves, réchaud, couteau multi-usages, allumettes, trousse médicale, vêtements chauds, couverture de survie, radio, double de clés, papiers importants, et l’on imagine déjà les Français alignant tout cela comme s’ils reconstruisaient la ligne Maginot en sauce tomate, persuadés que l’ordre des placards est une forme de civilisation.
Ce qui est fascinant, c’est que le survivalisme n’est plus un délire marginal de forums ; il devient un accessoire d’identité sociale, un marqueur presque chic, un geste social, une élégance de fin du monde. Il y a quelques mois on disait « j’ai un Airfryer » ou « j’ai un canapé scandinave minimaliste », et désormais on annonce, avec la gravité délicieuse d’un pays qui dramatise poliment : « j’ai trois semaines d’autonomie ». Le nouveau luxe n’est plus la montre connectée, le nouveau luxe c’est la radio à manivelle et le stock de bougies et la modernité la plus pointue consiste à pouvoir dire, d’un ton humble et triomphant à la fois : « moi, je suis prêt. »
Il faut dire que le monde donne l’impression de marcher sur la tête, et que l’angoisse collective ressemble à une fièvre, alimentée par une idée simple : la stabilité mondiale n’est plus assurée par les institutions, mais par l’humeur d’un Père Ubu américain qui confond un traité et un deal, un territoire et une propriété, un peuple et un obstacle. Trump-Ubu peut transformer une crise internationale en duel personnel, il peut faire d’un sommet diplomatique une scène de théâtre, il peut proclamer la paix comme on proclame une victoire à la loterie, et dans ce cirque, la France, elle, répond par le seul langage qu’elle maîtrise parfaitement : l’organisation domestique.
Le Français anticipe donc à la française, c’est-à-dire sans sombrer dans le bunkerisme paranoïaque, mais en libérant un placard, en achetant une lampe rechargeable, en scotchant une liste “urgence” soigneusement plastifiée, en stockant “au cas où”, comme si la survie devait passer par le caddie, ce char d’assaut moderne qui roule sur le carrelage et grince doucement sous le poids des inquiétudes. Et c’est là le paradoxe splendide de l’époque : nous entrons dans un monde où le kit de survie devient une forme de confiance, non pas confiance dans l’avenir, mais confiance dans l’idée que tout peut basculer, et qu’il vaut mieux avoir de quoi boire quand la nappe se déchire.
Au fond, Trump n’a pas seulement ravivé des tensions, il a réveillé en France une passion ancienne, profondément nationale, presque culturelle : l’amour du stock. Après les pâtes et les rouleaux de papier toilette du Covid, voici les conserves du Groenland, et la géopolitique mondiale finit par se traduire chez nous en liste de courses, comme si le destin des peuples devait être géré par l’étagère du cellier.
Et pendant que Trump-Ubu, ventre gonflé et orgueil impérial, continue de jouer au roi grotesque qui croit régner sur la banquise comme sur une cour de récréation, nous, Français, nous empilons des boîtes de cassoulet comme on empilerait des arguments contre la folie, parce que nous avons compris une chose essentielle : si l’absurde gouverne le monde, alors la résistance commence peut-être par une radio à manivelle et un ouvre-boîte.
Et si demain l’humanité s’effondre, qu’on se rassure, parce que la France tiendra au moins soixante-douze heures, grâce à une boîte de cassoulet, une couverture de survie, une lueur héroïque au fond des placards, et cette certitude intime qui, finalement, résume tout notre génie national : on peut survivre à presque tout, sauf à l’improvisation.
Après, ce sera plus compliqué, surtout si quelqu’un a oublié l’ouvre-boîte.

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