On croyait Julio Iglesias rangé dans la catégorie des mythes inoffensifs, ces voix de velours que l’on ressort comme une nappe brodée les soirs de nostalgie, entre deux coupes de champagne tiède et trois soupirs complices, et voilà qu’il réapparaît – non pas sur scène, non pas dans un gala ou un thé dansant, mais dans une rubrique judiciaire, où la légende s’use au contact d’un mot que les puissants détestent : plainte.
Précisons d’emblée, et sans hypocrisie, que la présomption d’innocence n’est pas une formule décorative, mais un principe fondamental, et qu’en l’état des informations publiques, il s’agit d’accusations contestées par l’intéressé, qui nie et se dit diffamé. Cependant, l’ironie du moment tient précisément à ce décalage brutal entre l’image publique construite pendant des décennies – Julio le crooner, Julio le latin lover, Julio l’infatigable collectionneur de femmes – et la réalité sordide que dessinent les récits rapportés par les plaignantes : celle d’un homme vieillissant, puissant, entouré d’employées précaires, qui aurait confondu domesticité et disponibilité.
Il faut le dire comme on referme une porte : si les faits étaient avérés, nous ne serions pas face à une « banale affaire de mœurs » mais face à un mécanisme ancien, presque médiéval, où la notoriété sert de sceptre, la richesse de rempart, et la vulnérabilité sociale de terrain de chasse. Ce que les plaignantes décrivent, ce n’est pas « l’amour », ce n’est pas la séduction, ce n’est pas même la lubricité banale – et anale – d’une célébrité persuadée que tout lui est dû ; c’est la logique même du droit de cuissage, version villa de luxe, c’est-à-dire le pouvoir nu, exercé sur celles qui n’ont ni micro, ni avocat célèbre, ni armée de fans pour réécrire le récit à leur place.
Et c’est là que le surnom s’impose presque tout seul, comme une gifle littéraire : Julio « dégueulasse » ainsi que l’a qualifié ce matin Laurent Gerra dans sa chronique du 22 janvier, sur RTL. Non pas Julio le romantique, Julio le grand sentimental, Julio l’éternel amant, mais Julio l’homme qui, au sommet de sa gloire, aurait pu vivre entouré de consentements authentiques, et qui, arrivé au crépuscule, se serait rabattu sur ce qu’il y a de plus lâche : l’abus de position – refusant bien sûr celle du missionnaire, indigne de lui – l’humiliation, la domination sociale. Il y a dans cette hypothèse un paradoxe si grotesque qu’il en devient tragique : comment un chanteur « pour minettes », icône de fantasmagorie, adulé, désiré, servi par une industrie du glamour, peut-il en arriver, si l’on en croit les accusations, à traiter une employée de maison comme un objet de soumission plutôt que comme une personne ?
La réponse est simple, et elle fait froid dans le dos : parce que ce n’est pas le désir qui commande, c’est le pouvoir. Parce que ce n’est pas l’érotisme, c’est la hiérarchie. Parce que ce n’est pas « posséder des femmes », c’est « tenir quelqu’un ». Les puissants ne cherchent pas toujours le plaisir, ils cherchent l’épreuve, la preuve, l’empreinte, le signe que l’autre est à leur merci : un aéropage de pervers narcissiques. Le scandale, dans ce type d’affaires, n’est pas seulement l’acte reproché, mais l’idée même qu’un homme se croit autorisé, grâce à son statut, à franchir les limites humaines élémentaires, puis à s’étonner, ensuite, que la victime parle au lieu de se taire.
On voit alors se dessiner une silhouette littéraire, à la fois ancienne et éternelle, que Molière a si admirablement dénoncée : Tartuffe. Non pas le Tartuffe de la bigoterie ici, mais le Tartuffe du masque, celui qui joue la respectabilité comme un rôle, celui qui s’achète une réputation de charmeur, d’homme « élégant », de sourire convenable, pendant que dans l’ombre il se croit tout permis. « Couvrez ce sein que je ne saurais voir » ordonne Tartuffe à la pauvre Dorine – déjà une servante – qui se présente devant lui en décolleté généreux. Julio-Tartuffe, lui, demande non pas que l’on cache un sein voire deux, mais qu’on lui lèche l’anus.
Et l’on voit aussi se lever l’autre fantôme, celui de Don Juan, mais d’un Don Juan décrépit, dont la conquête ne relève plus de la séduction mais de l’abus, et qui, faute d’être désiré comme il le fut, cherche désormais à être obéi, comme si l’obéissance était une forme honteuse de consolation.
C’est pourquoi cette affaire, si elle devait être confirmée par la justice, relèverait moins du registre du « vieux libertin » que de celui du vieux système : celui où l’on embauche des femmes précaires, étrangères, isolées, pour leur faire comprendre que leur salaire dépend de leur silence, et que leur dignité est une option. Les villas, les palmiers, les piscines, le soleil des Caraïbes, de la Floride ou de Little Saint James , tout cela n’est qu’un décor ; derrière, on retrouve le même mécanisme brutal : l’exploitation d’un rapport de force, l’exigence d’un rapport rectal, buccal ou vaginal, selon l’humeur.
On connaît ce scénario, car il a déjà éclaté au grand jour, autrefois, dans une chambre d’hôtel, avec un autre homme puissant, un autre monde d’élites et de privilèges, et une autre femme de ménage soudainement propulsée au centre d’un cyclone médiatique. L’affaire Dominique Strauss-Kahn, survenue en 2011 à New York, dans l’hôtel Sofitel, fut un révélateur mondial : l’homme pressenti pour les sommets de la République française, l’homme des réseaux, l’homme des salons, s’était retrouvé accusé d’avoir tenté d’imposer une relation sexuelle à une employée noire, dans une scène qui résumait à elle seule la brutalité d’un certain pouvoir masculin lorsqu’il se croit intouchable.
Que l’on rappelle ici un point essentiel, justement pour rester honnête : DSK n’a pas été condamné pénalement dans cette affaire américaine, la procédure s’est arrêtée, mais sa carrière politique, elle, a explosé en plein vol, car même sans verdict, l’opinion avait compris l’essentiel, à savoir la réalité d’un système de domination et de prédation qui ne naît pas d’une pulsion soudaine, mais d’un sentiment d’impunité construit sur des années de privilèges.
Et c’est ici que le nom de Trump, qu’on a appris à associer à tant de grossièretés publiques et d’outrances privées, vient naturellement se poser dans la phrase, comme une tache qui refuse de partir. Non pas parce que Trump serait un double exact de Julio Iglesias, ni parce qu’il existerait une identité stricte entre les affaires, mais parce qu’il est devenu, dans le théâtre contemporain, l’un des grands symboles de cette époque où le pouvoir masculin s’affiche sans vergogne, où l’on se vante d’attraper une femme par la chatte, de prendre, de posséder, comme si la domination n’était plus un vice mais un style.
Il est de notoriété publique que Trump a fréquenté Jeffrey Epstein dans les années de mondanités et de privilèges, cette époque de fêtes et de réseaux où certains hommes riches circulaient entre yachts, villas, hôtels et clubs privés comme d’autres circulent entre deux cafés, avant que le scandale Epstein ne mette au jour un système de crimes sexuels et d’exploitation de mineures qui a glacé l’opinion. Il n’est pas question ici d’affirmer ce que la justice n’a pas encore établi, mais de souligner l’essentiel : ces milieux créent une atmosphère, une culture, une impression d’impunité, où l’on regarde les femmes comme du décor, et où l’on confond le désir avec la prédation.
Le rapprochement avec l’affaire Iglesias tient donc moins à la personnalité de l’un ou de l’autre qu’à une structure morale, car dans ces univers de très grande richesse et de très grande notoriété, il arrive que la célébrité serve d’alibi et que la fortune serve de mur, comme si la loi devait se heurter, avant d’atteindre l’homme, à une série de filtres, d’avocats, de relations, de communications, et de fans prêts à excuser l’inexcusable au nom de la légende.
L’affaire Iglesias, si elle suit son cours judiciaire, s’inscrira ainsi dans cette galerie des puissants que l’on croyait au-dessus de tout, et qui découvrent que la femme de ménage, la domestique, l’employée invisible, peut devenir un jour le personnage principal de l’histoire, parce qu’elle choisit de parler, parce qu’elle refuse le rôle qu’on lui a assigné, et parce qu’elle rappelle au monde une vérité que les puissants tentent toujours d’oublier : il n’y a pas d’hommes intouchables, il n’y a que des hommes auxquels on a trop longtemps laissé toucher !!!
Alors oui, Julio « dégueulasse » : non pas parce qu’il est coupable – cela, seule la justice doit l’établir – mais parce que l’hypothèse même de ces accusations éclaire d’une lumière sinistre une vérité que l’on refuse encore de regarder en face, à savoir que le glamour, la notoriété, la célébrité, ne sont pas des remparts contre la vulgarité morale, et que le charme médiatique peut cacher, derrière le sourire, le rictus d’une domination ancienne, dont Tartuffe fournit le masque, et dont Don Juan, devenu vieux, fournit la grimace.
Si l’on devait résumer le fond de cette histoire, on le ferait en une seule phrase, qui vaut pour toutes les affaires de ce type : le plus sale n’est pas le sexe, c’est le pouvoir quand il s’y mêle.

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