Il suffit parfois d’une paire de lunettes pour mesurer la fragilité mentale d’une époque. Au sommet de Davos, Emmanuel Macron s’est montré avec des lunettes de soleil, et le pays entier a aussitôt eu l’impression d’assister à un évènement historique, comme si la politique extérieure de la France venait soudain d’être remplacée par un défilé de mode, et comme si la lucidité nationale se résumait à la teinte des verres et à la brillance de la monture.
Les réseaux sociaux se sont enflammés, non pas sur l’avenir de l’Europe, la guerre, la puissance, le climat ou le déclassement industriel, mais sur un mystère d’une gravité inouïe : « C’est quoi la marque ? ». En quelques heures, le fabricant jurassien Henry Jullien, installé à Lons-le-Saunier, a vu son site pris d’assaut, comme si une révélation divine venait de tomber sur le commerce en ligne, et comme si la solution au mal français se trouvait au bout d’une branche en métal doublé or.
Le modèle porté par le président, vendu autour de 659 euros, est devenu l’objet de toutes les convoitises, au point que des opticiens se sont mis à le réclamer comme on réclame un vaccin en pleine pandémie, persuadés que la prospérité se mesure à la capacité de vendre le même objet à tout le monde, au même moment, pour les mêmes raisons, c’est-à-dire pour aucune raison.
Il faut reconnaître à ce buzz une qualité : il est d’une pureté intellectuelle admirable. Car enfin, qu’est-ce que ce phénomène raconte ? Il raconte qu’une partie de l’opinion publique, qui soupire à longueur d’année que « Macron est déconnecté », que Macron « manque de vision pour l’avenir », n’attend en réalité qu’une chose pour se reconnecter : porter la même monture que lui. On croyait le président impopulaire, et voilà que son visage, recouvert d’un accessoire, suffit à déclencher une ruée comparable à celle d’une promotion de téléphone. Macron ne serait donc pas si mal aimé ; il suffit simplement qu’il fasse du marketing involontaire.
Le plus piquant, dans l’affaire, c’est le petit supplément moral attaché au produit. On nous explique avec enthousiasme que ces lunettes sont fabriquées dans le Jura, qu’elles contiennent de l’or, qu’elles relèvent du savoir-faire français, et qu’on se réjouit donc, cocorico, de soutenir la production nationale. Très bien. Sauf que la marque a été rachetée en 2023 par un groupe italien, ce qui permet à la France de vivre une scène typiquement contemporaine, où l’on achète très cher un objet pour affirmer une fierté industrielle… tout en engraissant un actionnariat étranger.
Davos, dans cette histoire, ne sert plus à discuter du monde mais à vendre des lunettes, et l’or n’est pas tant celui de la monture que celui qui brille dans les yeux des consommateurs, pris dans une transe mimétique : « Si Macron les porte, elles doivent être bien. » Voilà donc l’avenir : on ne pense plus, on copie.
Car cette frénésie d’achat n’a rien à voir avec la santé visuelle ; elle révèle surtout une nouvelle forme de crédulité et de myopie collectives, une tendance à confondre le prestige avec la vérité, l’objet cher avec l’intelligence, et l’imitation avec la personnalité. On ne cherche pas des lunettes pour mieux voir ; on cherche des lunettes pour être vu. Le consommateur moderne ne veut pas un regard : il veut un statut.
La scène est presque parfaite. Pendant que le monde s’effondre, que l’actualité brûle, et que le citoyen se dit inquiet, il suffit d’un président en lunettes pour détourner l’attention générale vers l’essentiel : « Où puis-je acheter le même article ? ». Autrement dit, l’époque ne veut pas comprendre le réel ; elle veut l’accessoiriser.
Et dans ce petit théâtre, la paire à 659 euros – l’équivalent d’un RSA – devient le symbole exact de la bêtise chic : celle qui achète une identité en kit, celle qui confond l’élégance avec la soumission, et celle qui croit s’élever en imitant. On achète du « made in Jura » comme on achète une prière, et l’on espère qu’en posant ce métal sur son nez, on se rapprochera un peu de l’Élysée.
Au fond, on ne sait plus si ces lunettes protègent des UV ou de la réalité. Mais une chose est sûre : elles viennent de rappeler que le Français ne suit pas forcément la politique, il suit la mode politique. Il n’a pas toujours confiance dans son président, mais il a confiance dans ses accessoires, et cela devrait inquiéter davantage qu’un buzz.
Parce qu’un pays qui se précipite sur des lunettes présidentielles quand il faudrait ouvrir les yeux… est un pays qui s’équipe, mais qui ne voit pas.

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