Il aura donc suffi d’un café. Un café pris à table, sans cagoule ni mot de passe, sans micros cachés ni poignée de main codée, pour que la République tremble et que la démocratie médiatique se retrouve convoquée devant une commission parlementaire. Thomas Legrand et Patrick Cohen, journalistes de service public, ont été sommés de s’expliquer : comment ont-ils osé parler avec des responsables du Parti socialiste sans demander l’asile politique à la neutralité absolue ? Comment un acte banal du métier de journaliste a-t-il pu se transformer en crime de lèse-république ?
Dans la nouvelle grammaire politique française, quelques mots échangés avec un élu de gauche suffisent désormais à transformer un journaliste en suspect idéologique, tandis que le dîner mondain avec un milliardaire reste un simple exercice de networking républicain. La conversation devient compromettante, le café subversif, et le sucre dans la tasse prend des airs de tract clandestin et ressemble, à s’y méprendre, à une tentative d’endoctrinement.
C’est donc au nom de cette logique nouvelle qu’une commission d’enquête parlementaire, opportunément réclamée par Éric Ciotti et sa famille politique, s’est penchée avec gravité sur deux journalistes dont le principal tort semble avoir été de parler à des responsables socialistes. Thomas Legrand et Patrick Cohen, pourtant rompus aux règles de leur métier et connus pour leur respect scrupuleux de l’éthique journalistique, se voient ainsi transformés en agents dormants d’un complot de bistrot, fomenté entre deux expressos. Officiellement la commission d’enquête vise à évaluer la neutralité, le fonctionnement et le financement du service public de l’information. Officieusement, beaucoup y voient une mise en scène politique où l’enquête ressemble parfois davantage à un procès à charge. Car il s’agit bien d’un procès politique déguisé, fomenté par une extrême droite et une « Union des droites pour la République » avide d’ennemis à abattre, aidées en cela par une galaxie médiatique dirigée depuis les tours de Bolloré où l’on confond allègrement jugement de valeur et jugement d’État.
La commission est présidée par Jérémie Patrier-Leitus (Horizons), mais le visage médiatique est incontestablement celui de son rapporteur, Charles Alloncle, député du groupe Ciotti. C’est lui qui mène les auditions, fixe le tempo du récit public et assure la diffusion quotidienne… sur le réseau social X. Fait inédit : chaque soir, le rapporteur publie commentaires, extraits vidéo et interprétations des auditions. Ces messages, loin d’être neutres, sont souvent orientés, ironiques ou accusatoires, visant journalistes, responsables politiques ou dirigeants de l’audiovisuel public. La commission devient ainsi un feuilleton numérique où le verdict semble parfois précéder la conclusion. La présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, a rappelé à l’ordre Charles Alloncle, soulignant que la dignité et les usages attachés aux commissions d’enquête doivent être respectés. Juridiquement, tweeter n’est pas interdit, mais politiquement, le malaise est réel : une commission devrait établir des faits avant de produire un jugement, pas l’inverse. Il n’est évidemment pas question d’interdire à un député de communiquer – les auditions sont d’ailleurs publiques – mais il est plus que troublant de constater que la frontière entre information parlementaire et instrumentalisation politique apparaît ici de plus en plus poreuse.
Dès lors, une question s’impose, aussi incongrue que naïve : pourquoi cette ardeur inquisitoriale ne s’exerce-t-elle jamais dans l’autre sens ? Pourquoi ne pas auditionner Pascal Praud et la chaîne qui lui sert de porte-voix, propriété assumée de Vincent Bolloré, dont la ligne éditoriale épouse si souvent les obsessions idéologiques de son actionnaire ? Pourquoi ne pas convoquer Cyril Hanouna, animateur plusieurs fois sanctionné par l’Arcom pour propos injurieux, discriminatoires ou attentatoires à la dignité, mais curieusement épargné par toute suspicion de collusion, comme si la proximité avec le pouvoir économique bénéficiait d’une immunité morale automatique ?
Ainsi va la justice médiatique contemporaine : le café avec un socialiste devient une faute, la connivence avec les puissants un détail, et l’indépendance journalistique se mesure moins à la réalité des faits qu’à la couleur politique de ceux à qui l’on parle.
Eric Ciotti, Torquemada de la neutralité perdue
Au cœur de cette mécanique inquisitoriale trône Éric Ciotti. En dépit de sa stature modeste – qui le prédisposait plutôt à la discrétion – il s’est autoproclamé Grand Inquisiteur, gardien autarcique de la pureté audiovisuelle. Dans son imaginaire fébrile, le service public serait une forteresse idéologique tombée aux mains d’une gauche rampante, infiltrée jusque dans les machines à café de France Télévisions et jusque dans les dessous – forcément chics – de Léa Salamé.
En réclamant une commission d’enquête parlementaire, Ciotti ne cherche pas tant à établir des faits qu’à installer un soupçon durable : l’idée que l’information publique serait, par nature, orientée, militante, donc coupable. La méthode est connue, presque pavlovienne : on ne démontre rien, on suggère ; on n’accuse pas frontalement, on insinue – et l’ombre fait le reste.
Accessoirement, le très petit prince des Alpes-Maritimes tente ainsi de braquer les projecteurs sur sa propre silhouette politique, dans l’espoir que la lumière fasse oublier la trajectoire. N’a-t-il pas, récemment encore, proposé un hommage national à Brigitte Bardot ? Comme si l’agitation tenait lieu de vision, et la posture, de pensée.

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