CHRONIQUE D’UN MEPRIS ORDINAIRE : QUAND LA GAUCHE EXPLIQUE AU PEUPLE QU’IL EST STUPIDE

Je suis né à Hazebrouck, dans le Nord de la France, le 26 août d’une année déjà lointaine – et que je passerai donc sous silence – celle où Spoutnik s’est mis à tourner obstinément autour de la planète comme un damné hystérique et où le traité de Rome venait sceller les fondations de l’Europe communautaire, et je précise ce détail non par coquetterie autobiographique, par folklore régional ou par nostalgie d’estaminet enfumé, mais parce qu’à en croire un député de La France insoumise, cette simple donnée géographique et sociale suffirait peut-être à éclairer mes prétendues limites intellectuelles. Le diagnostic, en tout cas, est posé avec une assurance confondante : je viens du Nord, donc je serais, par nature ou par contamination territoriale, atteint d’une forme de « pauvreté intellectuelle », catégorie aussi commode que méprisante. Ces propos qu’aurait pu tenir le premier Ciotti venu, sont malheureusement proférés par un député de L.F.I.

Ce qui frappe, dans cette sortie à peine déguisée, ce n’est pas tant la violence du propos que la tranquillité avec laquelle il est asséné, comme une évidence sociologique indiscutable, tant le mépris semble désormais avoir cessé d’être une faute morale pour devenir une grille de lecture du réel, une sorte de sociologie de comptoir version plateau militant, où l’on classe les territoires comme on classait autrefois les races, mais avec de bonnes intentions, cela va sans dire. C’est de gauche, donc c’est excusable. Peu importe, au fond, que le député Carlos Martens Bilongo, élu L.F.I.  du Val-d’Oise, s’inscrive ainsi, sans même s’en rendre compte, dans la droite lignée des Gobineau et autres théoriciens sulfureux qui croyaient pouvoir hiérarchiser l’humanité au nom de la science ou de la morale.

Je précise également – car le détail semble désormais décisif – que j’ai une sensibilité de gauche affirmée et que j’ai même voté pour La France insoumise par le passé, avec la main gauche si l’on veut filer la métaphore, comme j’avais voté en son temps pour Jacques Chirac afin de faire barrage à Jean-Marie Le Pen lors du second tour de l’élection présidentielle de 2002, non par adhésion enthousiaste mais par fidélité à une certaine idée du front républicain. Autrement dit, je fais partie de ces électeurs qui ont longtemps cru, sans doute naïvement, que la gauche parlait avec le peuple plutôt qu’au-dessus de lui, et encore moins contre lui, et qui découvrent aujourd’hui qu’ils avaient manifestement manqué une mise à jour idéologique essentielle.

Car voici la nouveauté, formulée de manière implicite mais parfaitement lisible : si vous êtes pauvre, c’est regrettable et cela mérite une compassion de principe ; si vous êtes ouvrier, c’est respectable, presque folklorique ; mais si vous êtes pauvre dans le Nord, alors la conclusion s’impose d’elle-même, puisque à la précarité matérielle s’ajouterait une déficience intellectuelle structurelle. Là où la misère sociale permettait autrefois de comprendre l’injustice et d’en dénoncer les mécanismes – comme l’a si admirablement fait Zola en son temps – elle sert désormais à expliquer la bêtise supposée de ceux qui ne pensent pas « comme il faut ». Saluons le progrès conceptuel indéniable : la domination n’est plus seulement économique ou sociale, elle est devenue cognitive.

Ce raisonnement, d’une élégance rare, permet en effet de disqualifier moralement et intellectuellement des populations entières tout en se donnant le beau rôle de l’antiracisme, puisqu’on ne stigmatise plus des individus mais des territoires, ce qui, convenons-en, est infiniment plus moderne. Ce n’est plus du mépris de classe, c’est de la géographie critique, une cartographie morale où certaines régions seraient condamnées à l’arriération intellectuelle pendant que d’autres s’arrogent le monopole de la lucidité.

Hazebrouck, Lille, Roubaix, Tourcoing, Dunkerque et quelques autres villes du Nord n’auraient donc manifestement rien produit de notable : ni enseignants, ni ingénieurs, ni syndicalistes, ni écrivains, ni résistants, seulement des déserts neuronaux balayés par les vents froids, avec « la mer du Nord pour dernier terrain vague et des vagues de dunes pour arrêter les vagues », peuplés d’imbéciles racistes attendant patiemment qu’un élu parisien ou francilien vienne leur expliquer le monde, PowerPoint idéologique à l’appui. Ce qui me heurte profondément, pourtant, ce n’est pas seulement l’insulte à peine voilée. C’est la trahison qu’elle révèle.

Que l’on s’acharne sur une élue comme Rachida Dati, cela m’indiffère relativement : la promotion canapé a servi d’ascenseur social à bien des ministres et secrétaires d’État, toutes tendances confondues. Mais la gauche dont je me sens proche n’a jamais été celle qui expliquait aux gens qu’ils étaient trop bêtes pour comprendre leur propre situation. Elle était celle qui disait : si tu souffres, ce n’est pas parce que tu es idiot, c’est parce que le système est injuste. Aujourd’hui, certains semblent tenir le raisonnement inverse : si tu votes mal, c’est que ton cerveau est défaillant.

Nous ne sommes plus dans une logique d’émancipation, mais dans une condescendance morale assumée. Ce n’est plus un combat social, c’est l’instauration d’une hiérarchie des intelligences, avec, évidemment, ceux qui décrètent les normes toujours placés du bon côté.

À force de parler du peuple comme d’un problème à corriger, il ne faudra pas s’étonner qu’il finisse par répondre autrement que par des bulletins de vote bien élevés et conformes aux attentes. Le mépris est un boomerang : il revient toujours, souvent plus violemment qu’il n’est parti.

Je continuerai, pour ma part, à me sentir de gauche. Je continuerai à croire à l’égalité, y compris intellectuelle. Mais je refuse qu’on m’explique, depuis un studio de télévision ou un siège de député, que mon lieu de naissance constituerait une tare cognitive.

Le Nord n’a pas besoin d’excuses. Il n’a surtout pas besoin de leçons d’intelligence délivrées par des professionnels du mépris. Et si la gauche en vient à mépriser le peuple qu’elle prétend défendre, alors il faudra au moins avoir l’honnêteté de le reconnaître : ce n’est plus le peuple qu’elle regarde, mais son propre reflet. Narcisse-Mélenchon a, à l’évidence, encore de beaux jours devant lui.


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