La société contemporaine ne vit plus, elle sursaute telle une pucelle effrayée voyant surgir le pervers Ciotti au coin de la rue. Elle ne réfléchit pas, elle like ou dislike, elle n’agit plus, elle réagit. Chaque matin apporte son micro-scandale prêt-à-l’emploi, sa phrase malheureuse, son mot de trop, son visuel ambigu, et aussitôt la machine s’emballe, huilée par l’indignation automatique, amplifiée par les réseaux sociaux et la panique morale en libre-service. Peu importe ce qui a été dit, montré ou pensé : l’essentiel est que quelqu’un, quelque part, se sente offensé, ou affirme l’être avec suffisamment d’aplomb pour déclencher l’alerte générale et la panique dans les chaumières.
L’offense n’a plus besoin d’exister pour être condamnée, elle est présumée coupable, et c’est à la réalité de prouver son innocence. On ne demande plus le contexte, on exige des excuses ; on ne cherche plus le sens, on réclame des sanctions ; on ne débat plus, on purge, à la stalinienne ou à la Pol-Pot, dans la grand chaudron médiatique. Le procès se déroule à huis clos, sur les réseaux, avec jury populaire, verdict instantané et peine maximale, le tout avant même que l’accusé ait compris ce qu’il est censé avoir fait.
Dans cette atmosphère de vigilance hystérique, la nuance devient criminelle, l’humour un délit et l’ironie une arme de destruction massive. Chaque mot se transforme en champ de mines sémantique, où le moindre pas de côté déclenche une explosion morale. Les phrases sont disséquées, amputées de leur contexte, les mots arrachés comme des organes encore chauds, puis étalés sur le marbre glacé d’une table de dissection, preuves irréfutables d’une prétendue perversion idéologique.
La panique morale adore le flou, car le flou permet tout : s’indigner sans comprendre, condamner sans expliquer, réclamer des têtes sans savoir exactement pourquoi. Elle prospère sur l’émotion brute, la réaction pavlovienne, le sentiment d’appartenance à une meute vertueuse, unie non par une pensée commune mais par une colère partagée. Peu importe la cible du jour, pourvu qu’il y ait une cible, car l’indignation a besoin d’exercice, comme un muscle mal entraîné. Des milliers d’archers, l’arc bandé, guettent chaque matin l’information qui leur permettra de décocher leurs traits, dépourvus de tout humour, comme il se doit.
Par-dessus tout, la panique morale rassure. Elle promet un monde clair, manichéen, où se dessinent sans ambiguïté les bons et les méchants, les offensés et les coupables, les éveillés et les suspects. Elle dispense de l’effort pénible de comprendre la complexité, remplace le doute par la certitude et la réflexion par l’anathème. Dans ce théâtre permanent de la vertu, l’important n’est plus de saisir le réel, mais de s’en protéger, quitte à l’étouffer.
Ainsi va l’époque : toujours scandalisée, rarement éclairée, perpétuellement outrée, mais profondément soulagée de n’avoir surtout pas à penser trop longtemps.

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