La solitude, autrefois discrète, presque honteuse, se vivait à voix basse, dans l’ombre feutrée des appartements trop silencieux et des dimanches solitaires et trop longs. Elle était associée le plus souvent à l’isolement, à la séparation, au deuil, à l’abandon et donc à une grande forme de détresse voire de déréliction.
Aujourd’hui, cet épouvantail, dépouillé de ses oripeaux, s’exhibe, se revendique, se met en scène. La solitude se proclame épanouie, lumineuse, choisie. Elle se poste, se like, se partage, a ses fidèles followers à défaut de french lovers. La solitude n’est plus une expérience intime, c’est un spectacle permanent, un numéro répété à heures fixes, matin, midi et soir, avec filtres flatteurs, légendes soigneusement calibrées, éclairage méticuleusement choisi. Dans le monde des réseaux sociaux, la solitude, comme les chiens et les chats, est devenue « instagrammable ».
Les néo-célibataires en sont les apôtres les plus fervents. À peine le deuil de la rupture expédié – souvent avant même la fin du dernier message passif-agressif – qu’ils proclament, avec la certitude inébranlable des catéchumènes convertis récemment, que le bonheur véritable ne se vit qu’en solitaire. Ils l’énoncent comme une illumination tardive, une loi gravée dans le marbre du nouveau catéchisme sentimental. Aucune hésitation, aucune réserve : la vérité est tombée, définitive, et elle exige d’être partagée. Ils la martèlent avec la grâce d’un rhinocéros en goguette dans une boutique de cristal. Et pour que nul n’ignore combien cette solitude les comble, ils la déclinent plusieurs fois par jour sur les réseaux, images à l’appui, maximes pseudo-philosophiques en renfort, et méditations mises en scène pour prouver, s’il en était encore besoin, que le bonheur seul se conjugue surtout sous le regard des autres.
Ils se mettent en scène en selfie avec leur café du matin, seuls mais heureux, jurent-ils, parfois flanqués d’un chat posé sur les genoux, modeste offrande à l’algorithme. Ils se photographient au restaurant, seuls mais libres, proclament-ils. Ils se filment en marchant, seuls mais parfaitement alignés avec eux-mêmes, assurent-ils. À force de le marteler, on finit par se demander s’ils cherchent à rassurer leurs abonnés ou à s’auto-hypnotiser, répétant inlassablement une formule incantatoire, de peur que le charme ne se rompe.
Dans sa version contemporaine, la solitude ne se vit plus en silence : elle se met en scène. Elle devient une performance sociale à part entière. Il ne suffit plus d’être seul, il faut l’attester, l’exhiber, la rendre désirable. Il faut prouver que l’absence de l’autre relève d’un choix éclairé, presque d’une victoire morale, d’un accomplissement personnel supposé supérieur à toute relation imparfaite. Être seul ne vaut plus rien s’il n’y a personne pour le constater, le valider et, idéalement, l’applaudir.
Ainsi naît une étrange concurrence du bonheur solitaire. Chacun rivalise d’images apaisées, de phrases pseudo-philosophiques et de silences ostentatoires. Le calme intérieur devient un argument marketing. L’introspection se vend en stories. Le détachement affectif se transforme en posture chic, presque branchée. La solitude n’est plus un état, une situation de fait, mais une identité numérique soigneusement entretenue.
Dans ce grand théâtre, l’autre est relégué au rang de menace potentielle. La relation est suspecte par principe, synonyme de compromis, de contraintes, de déséquilibre. Aimer devient un risque inutile quand on peut s’aimer soi-même en haute définition. La moindre interaction humaine est analysée, décortiquée, suspectée de vouloir troubler cette belle autonomie fraîchement proclamée. La solitude, paradoxalement, n’a jamais été aussi peu silencieuse.
Et pourtant, derrière ce tapage numérique, derrière cette avalanche de posts heureux, il subsiste parfois une fatigue. Une lassitude de devoir prouver sans cesse que tout va bien. Une angoisse diffuse à l’idée de disparaître des fils d’actualité et, avec eux, de perdre la validation collective qui certifie que cette solitude est réellement enviable. Car une solitude non likée, non commentée, non partagée, existe-t-elle encore vraiment ? Et est-elle supportable ?
La performance finit alors par épuiser ce qu’elle prétend célébrer. À force de crier qu’on est heureux seul, on laisse entendre que le doute n’est jamais bien loin. À force de proclamer son indépendance émotionnelle, on révèle surtout une dépendance accrue au regard des autres. La solitude devient bruyante, fébrile, presque inquiète, à mille lieues de la paix intérieure qu’elle prétend incarner.
Peut-être faudrait-il rappeler, avec un soupçon de lucidité et beaucoup moins de filtres, que la solitude n’est pas un trophée et que le bonheur n’a nul besoin d’être exposé pour exister. Être seul peut relever d’un choix respectable, d’une étape nécessaire, d’un refuge provisoire. Car la solitude nous fait passer du simple statut d’individu mortel à celui d’être véritablement humain : elle nous met en face de nous-mêmes et nous ouvre l’accès à notre richesse intérieure. Elle nous délivre de l’isolement en nous faisant glisser du « moi » social, conditionné et dépendant du regard d’autrui, vers le « je » libre et responsable. Elle nous rappelle enfin que nous sommes les artisans de notre propre vie, et que l’essentiel commence par ce que l’on attend de soi, bien avant ce que l’on espère des autres.
Mais lorsque la solitude se mue en slogan, en posture revendiquée et en argument d’autorité, elle cesse d’être vécue pour être mise en scène, frôlant alors l’imposture. Et à cet instant précis, ce n’est plus la solitude qui attriste, mais l’énergie déployée pour tenter de démontrer qu’elle ne l’est pas.

Laisser un commentaire