Wokisme et Maga.

Le MAGA n’est pas l’anti-wokisme, comme on pourrait le croire naïvement ou comme le prétend sa figure majeure, l’agent immobilier peroxydé qui occupe actuellement la Maison Blanche. Il est en fait son miroir inversé car trumpisme et wokisme sont, en fait, deux idéologies très proches. Le MAGA est un woke qui s’ignore et qui porte une casquette rouge. MAGA, c’est le catéchisme woke….version étoilée.

Avant d’être un corpus d’idées, le wokisme est une grille de lecture, une manière de lire le monde selon une dichotomie binaire et manichéenne, dans le goût des westerns d’antan, opposant les méchants indiens aux gentils gringos. C’est la guerre des étoiles revue et corrigée par le camp MAGA. Au centre de ce monde, la victimisation érigée en totem et une langue sacralisée portée par une perpétuelle indignation. Comme toute idéologie – et tous les systèmes en – isme – le wokisme prétend détenir la Vérité, inscrivant son Credo dans une logique de purification idéologique, refusant la nuance et le doute, considérés comme des hérésies.

Cette grammaire prétendument de gauche ne se rattache en réalité à aucun camp : elle se révèle parfaitement compatible avec la droite radicale, pour peu que l’on substitue les personnages et les cibles. Le MAGA a simplement opéré ce jeu de remplacement : aux «opprimés racisés», il oppose les «Américains oubliés» ; au «système oppressif», il substitue «l’État profond» ; et les «privilèges blancs» cèdent la place aux «privilèges des élites progressistes» (les démocrates). La «déconstruction» se transforme en «patriotisme», et les «micro-agressions» dénoncées par le wokisme deviennent des «attaques contre nos valeurs traditionnelles». Les slogans changent, mais la structure demeure inchangée : même mécanique, même fièvre morale, même obsession identitaire. Le logiciel reste identique ; seul le logo a changé. Le trumpisme na donc pas vaincu le wokisme : il la, dune certaine manière, revivifié.

Wokisme et MAGA traquent tous deux un ennemi invisible. En effet, si le wokisme se pense comme la voix de groupes opprimés par un système invisible, le MAGA se donne à entendre comme la voix d’un peuple spolié par un État profond tout aussi invisible. Dans les deux cas la centralité de la victimisation fait apparaître que nous sommes des victimes innocentes car les médias, les institutions, la culture sont contrôlés par des pouvoirs qui nous échappent. Le woke de gauche se réveille chaque matin avec une certitude : le monde s’est ligué contre lui. Le MAGA partage ce sentiment paranoïaque. Lui aussi a « ouvert les yeux ». Lui aussi a compris que « tout est truqué ». Les médias mentent, les élections sont volées, les universités lavent les cerveaux, Hollywood pervertit les enfants, les scientifiques complotent, les juges sont corrompus, des proches d’Hillary Clinton ont organisé un réseau de pédophilie dans une pizzeria réputée de Washington. Rien n’est neutre, rien n’est innocent mais tout est politique et hostile. C’est exactement le même réveil paranoïaque – simplement orienté vers d’autres ennemis.

Ainsi Trump, milliardaire médiatique, président élu et réélu, omniprésent à l’écran et sur les réseaux sociaux, est présenté comme… une victime en proie à une forme de persécution.  On ne l’attaque pas parce qu’il ment, échoue ou abuse de son pouvoir. On l’attaque parce qu’il dit la vérité. On le poursuit parce qu’il représente « le peuple ». Nous sommes au cœur de la théologie woke de l’oppression, appliquée à un homme qui n’a jamais connu la moindre forme de minorité – sauf celle, tragique, d’être contredit.

Seul celui qui souffre a raison, sa souffrance vaut onction testimoniale. La posture victimaire est devenue la monnaie morale universelle. En revanche, celui qui s’aventure à contredire nie la souffrance et devient donc immoral. Toute critique est une preuve supplémentaire du complot. Trump ne se présent pas habituellement comme un homme de pouvoir – sauf dans ses tweets menaçants – mais bien plutôt comme : « persécuté », « censuré », « traqué », « victime d’un système corrompu ». Nous retrouvons là les termes exacts du lexique de l’oppression, mais dans sa version conservatrice.

Le camp MAGA  a beau jeu de railler la « cancel culture » … tout en pratiquant la sienne sous couvert de « bon sens ». Des sites internet, des pages web et des milliers de données évaporées, les programmes D.E.I.  (Diversité, Equité, Inclusion) supprimés, des recherches scientifiques empêchées ou annulées. Trump est parti à l’assaut des mots, et donc des pensées, des cultures, des réflexions, des faits scientifiques, des recherches et des solutions, au risque d’appauvrir la recherche américaine. L’intelligence artificielle et la police du langage au service de la bien-pensance MAGA parviennent à faire disparaitre pages et études sur la santé publique et les inégalités, pages qui soutiennent l’inclusion sociale et l’accès à la santé ou qui informent sur le dérèglement climatique et les inégalités. Les Anastasie en casquette rouge, armés de ciseaux numériques, élaguent, taillent, coupent des milliers de pages d’articles qui osent contredire la pensée MAGA. Dans leur fébrilité aveugle et paranoïaque, les limiers MAGA ont supprimé la photo originale du célèbre bombardier qui avait largué la première bombe atomique sur Hiroshima. Sur le flanc de ce bombardier figurait un nom « Enola Gay ». L’appareil avait été nommé ainsi par son pilote, en hommage au nom de sa grand-mère. Les inquisiteurs MAGA, incultes comme leur chef de file, n’ont retenu que le mot « gay », mot luciférien, à vouer aux gémonies comme « minorité », « non binaire », « femme », « féminisme », « préjugé », « privilège », « race », « santé mentale », « victime », etc.

L’ICE – Immigration and Customs Enforcement – police trop zélée de Trump, traque sans relâche les immigrés en situation irrégulière tandis que, dans le même mouvement, l’administration MAGA fait retirer des ouvrages des rayonnages des bibliothèques, place sous surveillance des enseignants jugés déviants, dresse des listes noires de journalistes et organise le boycott d’artistes. Un maccarthysme réactualisé par Trump, mais paradoxalement assaisonné à la sauce woke. Dans cet univers, le conservateur qui doute devient un traître, le républicain qui nuance un vendu, et tout fait récalcitrant une manipulation.

À la liberté d’expression, pourtant si chère au cœur des Américains, s’est progressivement substituée l’exigence de fidélité idéologique. À l’image du dispositif woke, le camp MAGA érige désormais le « mauvais mot » en faute morale. Quant à la plaisanterie et au rire qu’elle peut susciter, ils sont toujours soupçonnés de dissimuler une intention coupable – Trump aurait-il donc lu Rabelais ? La nuance, enfin, devient hautement suspecte : dans un univers saturé de polarisation, elle relève de la trahison. Peut-on dès lors distinguer véritablement ces deux idéologies ? Difficilement. Car là où le wokisme décrète : « ce discours opprime », le MAGA réplique : « ce discours trahit l’Amérique ». Dans les deux cas, le réflexe est identique, quasi pavlovien. Seuls changent les étendards : l’étoile pour les « vrais » Américains, l’arc-en-ciel pour les wokistes.

Le wokisme enferme les individus dans des identités fixes, tombant dans ce que les commentateurs nomment « l’essentialisation des identités ». Mais le MAGA adopte un processus exactement similaire, en tous points identique. En effet, la citoyenneté américaine se répartit en deux camps antagonistes. D’une part les « vrais Américains » et d’autre part « l’ennemi intérieur ». Chacun est sommé de choisir entre deux étiquettes : « patriote » ou « traitre ». Comme pour le wokisme, il apparait que l’intention compte moins que l’appartenance, que le parcours individuel est écrasé par l’étiquette, et que vouloir sortir du rôle assigné est vu comme suspect. Ainsi un conservateur qui critique Trump devient un « RINO » (Republican In Name Only). L’ostracisme et l’anathème sous-jacents relèvent d’un mécanisme de purification idéologique typiquement… woke.

Trumpisme et wokisme partagent également un même rapport au réel, considéré comme secondaire. (Trump n’a-t-il pas brandi, à maintes reprises, le concept de « vérité alternative » ?). En effet, trumpisme et wokisme considèrent que les faits comptent moins que le récit. A preuve ce terme récurrent sur les plateaux télévisés : Poutine déroule son « narratif » repris en chœur par la Maison Blanche. La réalité est perçue au trébuchet de l’émotion et c’est elle, en dernier ressort, qui prime sur l’analyse, la morale émotionnelle supplantant le réel. Il n’est que de relever dans les nombreux tweets du concessionnaire Tesla de la Maison Blanche les hypocoristiques et les termes empreints d’une forte charge émotionnelle. Trump ne vise jamais à convaincre, ne s’adresse que très rarement à la raison de ses électeurs, il vise bien plutôt à persuader, cherchant le cœur et l’émotion. Dans l’idéologie MAGA, la loyauté remplace la raison et le slogan fait office d’argument. Enfin, trumpisme et wokisme éprouvent la même aversion pour la contradiction, vécue comme une agression. De ce fait, tout débat contradictoire devient impossible, car il n’est plus épistémologique mais tribal.

Il convient donc de s’interroger sur les raisons de ce mimétisme entre les idéologies woke et MAGA. Une première piste d’analyse consiste à accorder au « ressenti » la place centrale qui est désormais la sienne, dans un contexte où la politique s’est largement muée en affaire d’affects, vidée de tout véritable substrat rationnel. Le wokisme s’est ainsi appuyé sur les réseaux sociaux, espaces qui privilégient l’expression d’une parole fortement chargée d’affects, relevant avant tout de la fonction impressive du langage. Une large part des messages qui y circulent sont rédigés avec une plume – ou plutôt un clavier – trempé dans l’encre de la colère ou de l’indignation. Les réseaux sociaux reposent en outre sur la simplification et la schématisation du réel, à la manière des récits épiques : ils favorisent l’élaboration de narrations élémentaires où s’opposent des héros et des ennemis nettement désignés, porteurs d’identités figées et compactes. Le wokisme a été le premier à maîtriser ce langage émotionnel et polarisant ; le trumpisme a rapidement compris qu’il pouvait se l’approprier et le retourner contre lui. De ce mimétisme discursif sont nés deux camps violemment antagonistes, mais paradoxalement unis par une même grammaire expressive. Usant des mêmes procédés et des mêmes stratégies, ils finissent par produire des ravages intellectuels d’une nature comparable.

Conclusion

Il serait naïf de croire que le camp MAGA se soit enlisé dans les ornières du wokisme par simple accident, en en reproduisant mécaniquement les travers. S’il y sombre, c’est parce que le wokisme a fixé les règles du jeu, et que Trump a compris qu’il suffisait de les suivre en substituant aux signes adverses ses propres emblèmes. Nous n’assistons pas à l’affrontement du progressisme et du conservatisme, mais à une guerre de reflets entre deux morales autoritaires, chacune se vivant comme le dernier rempart face à la barbarie. Ce que l’on nomme aujourd’hui « polarisation » relève moins d’un conflit d’idées que d’un face-à-face de certitudes. Deux camps convaincus d’incarner le Bien, et persuadés que débattre équivaut déjà à capituler, ont converti la politique en croisade morale. Le wokisme n’a pas produit son contrepoison : il a engendré son double. Et tandis que les « éveillés » de gauche et de droite s’accusent réciproquement de ruiner la civilisation, la pensée libre, quant à elle, – accusée par les uns d’être fasciste, par les autres d’être traîtresse – se voit sommée de choisir son camp – ou de se taire.


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