Chronique d’un monde éveillé qui a perdu le sommeil.

Nous vivons une époque schizophrénique à nulle autre pareille : jamais l’humanité n’a été aussi consciente… et jamais elle n’a semblé aussi profondément insomniaque. Car être woke, aujourd’hui, ce n’est plus ouvrir les yeux : c’est les garder écarquillés jusqu’à l’épuisement, scrutant chaque phrase, chaque mot, chaque soupir, à la recherche du micro-délit idéologique, à la manière de ces chiens renifleurs en quête de truffes ou de substances hallucinogènes illicites.

Originellement, le wokisme relevait du signal d’alarme.  Il s’est rapidement mué en sirène, avant de devenir un klaxon – une corne de brume permanente. Il fonctionne désormais comme un dispositif de vidéosurveillance morale, actif 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, sans bouton « pause » et surtout sans droit à l’erreur.

Dans ce monde éveillé, la bonne intention ne suffit plus : elle doit être formulée correctement, dans le lexique idoine, en recourant aux « bons codes », et mise à jour mensuellement. Car la langue, elle aussi, est soumise à l’obsolescence programmée. Ce qui était progressiste hier est suspect aujourd’hui ; ce qui était acceptable ce matin peut être problématique ce soir, après validation par le C.S.I.N. (Conseil supérieur de l’indignation numérique).

Ainsi, parler devient un art périlleux et délicat. Chaque phrase est un champ de mines, chaque mot une grenade dégoupillée. On ne dit plus « je comprends », on dit « je m’efforce de déconstruire mes privilèges ». D’ailleurs si l’on en croit la députée Sandrine Rousseau, l’homme idéal est un homme déconstruit. Michel Bourdieu doit se retourner dans sa tombe. On ne dit plus « je ne suis pas d’accord », on dit « ton discours pose question ». On ne discute plus mais on préfère problématiser. On ne pense plus mais on préfère s’aligner et l’on recourt sans cesse, dans la communication au « tu » ignorant ou feignant d’ignorer que le mode « tu » tue. Le wokisme est friand de nuances dès lors qu’elles vont toutes dans le même sens.

Le cœur du problème n’est pas la justice sociale, notion éminemment respectable et nécessaire. Le cœur du problème, c’est sa transformation en spectacle permanent. Une morale instagrammable, une indignation prête-à-liker, une vertu en libre-service. Les députés L.F.I., « vêtus de probité candide et de lin blanc » illustrent parfaitement cette dérive dans leurs interventions théâtrales à l’Assemblée nationale.  On ne lutte plus contre les injustices mais on se contente de les mettre en scène. On ne cherche plus à comprendre le réel dans ses nuances et sa complexité mais on le simplifie jusqu’à l’absurde. Le monde devient un plateau de jeu binaire, peuplé d’oppresseurs d’un côté, d’opprimés de l’autre, avec des rôles distribués une fois pour toutes, sans appel possible.

Dans cette dramaturgie idéologique, l’individu s’efface au profit de l’étiquette : il n’est plus une personne singulière mais une catégorie, ne parle plus en son nom propre mais « depuis sa position ». Et s’il se risque à refuser ce rôle assigné, ce refus même lui sera opposé comme la preuve qu’il en demeure captif. Le wokisme a ainsi mis en place un raisonnement circulaire d’une redoutable efficacité : l’adhésion devient le signe de l’éveil, le désaccord la marque de l’inconscience, et la simple demande de discussion la preuve d’une dangerosité latente.

La censure, autrefois venait d’en haut. Elle portait un uniforme, un tampon, une interdiction claire, elle incarnait une autorité temporelle ou spirituelle. Aujourd’hui, Anastasie, conformément à l’origine grecque de son prénom, ressuscite et sourit. Elle explique, elle éduque. Elle ne te somme pas de te taire : elle t’explique pourquoi tu devrais te taire toi-même, avec gratitude. N’en déplaise aux Torquemada islamistes, on ne brûle plus les livres en Europe mais on les « contextualise » à telle enseigne qu’ils en deviennent illisibles. On ne supprime pas les œuvres : on les encadre de préfaces ou de postfaces anxieuses, d’avertissements comminatoires, de notices morales, comme des médicaments dangereux. Lire devient un acte médicalement encadré.

L’humour, surtout, est désormais regardé avec suspicion. Rabelais affirmait que « le rire est le propre de l’homme » : dans l’Avis aux lecteurs de Gargantua, il en faisait une faculté proprement humaine, indissociable de l’intelligence, de la liberté d’esprit et de l’humanisme de la Renaissance. Rabelais avait pressenti la puissance critique du rire, cette manière singulière de penser le monde, de s’en distancier et d’en dénoncer les dogmes, les abus de pouvoir et la bêtise.

À rebours de cette tradition humaniste, les nouveaux Grands Inquisiteurs de la pensée contemporaine soutiennent que rire, c’est exclure. Les pisse-froid de la polarisation vont plus loin encore : ironiser relèverait de la violence, satiriser du traumatisme. Le rire n’est toléré qu’à condition de viser les « bonnes » cibles, selon une nomenclature mouvante. Le mauvais rire devient un symptôme, le rire libre une menace. Dans ce monde dit « éveillé », le second degré passe pour un privilège bourgeois, le doute pour une agression, et la complexité pour une forme de complot.

Le paradoxe ultime du wokisme, c’est qu’il parle au nom des dominés sans jamais vraiment les écouter ni leur céder la parole. Pour accomplir cette révolution sans peuple, il préfère les concepts aux gens, les slogans aux expériences vécues. Il adore les causes abstraites, beaucoup moins les individus concrets, surtout quand ceux-ci adoptent des comportements ou tiennent des propos iconoclastes.

Le wokisme prône l’inclusivité, mais exclut à une vitesse remarquable. Il condamne les stéréotypes, tout en assignant chacun à une identité rigide. Il dénonce l’essentialisme, tout en expliquant à chacun ce qu’il est et ce qu’il doit penser en fonction de son origine supposée. C’est une révolution étrange, menée surtout sur les réseaux sociaux, dans les universités, les plateaux télé, les chartes RH et les formations obligatoires. Une révolution sans risque, sans sueur, sans réel affrontement avec le monde matériel – mais avec beaucoup de formulaires.

Conclusion provisoire (car tout peut changer demain)

Le wokisme ne manque pas de nobles intentions. Mais à force de transformer la morale en dogme, la justice en catéchisme et le langage en champ de bataille, il produit l’inverse de ce qu’il prétend défendre : de la peur, du conformisme, du silence. Un monde réellement juste ne se construit pas à coups d’anathèmes, de listes de mots interdits et de procès d’intention. Il se construit dans le débat, l’imperfection, l’humour parfois maladroit, et la reconnaissance que personne – absolument personne – n’est totalement éveillé. Car à force de vouloir réveiller tout le monde, le wokisme a surtout réussi une chose : nous empêcher de rêver autrement.


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