L’addiction aux écrans.

Les mages de la Silicon Valley nous avaient promis la liberté numérique mais nous vivons désormais sous un régime autoritaire géré par un quarteron de notifications fluorescentes, sous la coupe de Meta, Maga et Moi. Chaque matin, notre téléphone nous réveille non pour nous dire bonjour, mais pour nous rappeler, avec le tact d’un percepteur soviétique de l’ère stalinienne que « votre temps d’écran a augmenté de 31 % cette semaine ».

L’humanité, espèce autrefois fière et debout, espèce téméraire qui a défié l’espace et les océans, autrefois capable de construire des cathédrales et des théorèmes, a été terrassée par des bulles rouges pixelisées. Les humains sont désormais incapables d’uriner sans vérifier si quelqu’un a réagi à leur dernière photo de brunch. Un simple « ding » nous rend dingues et nous accourons, baveux comme des chiens de Pavlov, la langue pendante, prêts à liker, commenter, acheter, ou vendre notre dignité contre un cœur rose. Dans le même temps, nombreux sont ceux qui assurent, la main sur le cœur qu’ils viennent de recevoir, vouloir « se déconnecter ». Pourtant, dès que le téléphone vibre, on oublie nos résolutions, nos principes, notre famille, notre dignité, notre repas sur le feu, le dérèglement climatique et le sort des gazaouis ou des ukrainiens. On bondit dessus comme un singe cocaïnomane sur une banane bourrée de poudre blanche, fouetté par la dictature des notifications.

Selon Pascal, « l’homme est un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant ». Cette conception fort estimable pouvait avoir cours aux siècles passés. Mais aujourd’hui, en vérité, elle est frappée d’obsolescence, l’humanité n’est plus une espèce pensante. Elle est devenue un troupeau de poulets sans tête, courant dans tous les sens avec un iPhone planté dans la carotide. L’humanité est devenue docile, chienne fidèle et lascive accroupie devant le Grand Maitre Numérique. Les humains ne vivent plus, ils s’actualisent ou changent leur photo de profil. Les humains ne pensent plus : ils chargent. Les humains n’aiment plus, ils notifient. Les humains sont devenus des êtres qui ne s’expriment qu’en emojis et qui croient que trois ou quatre emojis peuvent tenir lieu d’analyse politique. Des hiéroglyphes de la vallée des rois aux pictogrammes de la Silicon Valley, la boucle est bouclée et Gutenberg congédié, renvoyé aux oubliettes de l’histoire.

Désormais on pratique la méditation avec un smartphone. L’application nous félicite pour notre « progression spirituelle » entre deux pubs pour des matelas ergonomiques et des oreillers à mémoire de forme. A la sagesse ancestrale des moines bouddhistes s’est substitué une voix suave qui nous dit « inspirez…expirez ». A l’écoute de cette voix, on expie nos supposés péchés et on respire « en pleine conscience » tout en espérant qu’une notification nous tombe dessus, histoire de briser le silence angoissant de notre propre cerveau. Le but est d’atteindre la Zen Attitude dictée par des applications totalitaires, sous la surveillance d’algorithmes hystériques. La sagesse, la vraie, a été remplacée par un timer et un gong numérique. Petit bambou, au secours, ils sont devenus fous.

Autrefois on lisait un livre, on marchait dans un parc, on observait la pluie tomber, on se fondait dans un paysage. Aujourd’hui, on se « détend » en scrollant frénétiquement comme s’il s’agissait d’un concours de pelletage numérique. À force d’aller si vite, on finira tous avec un avant-bras droit digne d’un champion olympique du lancer. Force est de constater que le scrolling est devenu une activité à laquelle nul détenteur de smartphone ne peut échapper. On scroll comme on fume : par automatisme, par ennui, par pulsion. On scroll pour ne pas penser, pour ne pas exister, pour ne pas sentir qu’on est en train de devenir des homards cuits lentement dans la marmite numérique. Mais on adore ça : le goût du beurre fondu nous rassure. Le scrolling est devenu le geste sacré par excellence. Le pouce glisse, glisse encore, glisse toujours, ignorant de ce qu’il recherche pour déboucher finalement sur le Vide, le Rien, le Néant. Mais un néant calibré, ergonomique, optimisé pour votre dépendance. Le genre de néant qui collecte discrètement vos données pendant que vous avalez la prochaine vidéo de chaton anémique. En fait, le scrolling, c’est la masturbation triste de l’esprit, une sorte de geste automatisé ou de rituel de solitude. Se sachant en mauvaise compagnie lorsqu’il est seul, l’homo connectus avale tout : le vide, les excréments des égouts sociaux, le mensonge, les fake news, le sourire jésuitique et forcé d’un influenceur basé au Qatar et sponsorisé par une boisson détox. Homo connectus aspire, ingère, absorbe des tonnes de contenus sans jamais produire une seule pensée : le stade zéro de la fonction excrémentielle, le stade ultime de la fonction sacrificielle.

Cette servitude choisie ne nous met pas à l’abri de l’ironique contradiction inhérente à notre mentor menteur, à notre « loup gourou » : alors même qu’il nous reproche notre dépendance à l’écran, nous sermonnant chaque semaine par un bilan digne de Castex un soir de confinement – « Vous avez passé 6h42 par jour sur votre téléphone » – notre confesseur numérique nous envoie les notifications qui nous rendent précisément dépendants. Tout se passe comme si votre dealer préféré vous envoyait une alerte pour vous rappeler que ce serait salutaire pour vous d’arrêter la coke ou si un kidnappeur vous reprochait de ne jamais sortir. On appréciera l’effort pédagogique… Les notifications – ces tyrans lilliputiens – font montre d’une profonde sagacité, ayant pris la pleine mesure de notre humaine trop humaine faiblesse.

Et pourtant, chaque soir, après avoir juré qu’on « décrocherait demain », on échoue tous au même endroit : affalés, hypnotisés, le pouce en mode automatique, attendant la prochaine dopamine-notification. Prisonniers volontaires, avec les clés de la cellule dans la poche… mais pas le courage de fermer l’appli plus de sept secondes. Et de ce fait, Monsieur Tout-le-monde se couche avec le téléphone sous l’oreiller. Téléphone qui l’accompagne aux toilettes, dans la salle de bain, refusant au cerveau un répit qui lui serait salutaire pour fixer les informations dont il est régulièrement abreuvé. Nos cerveaux sont devenus des enceintes Bluetooth connectées 24h/24. Monsieur Tout-le-monde regarde son téléphone bien plus que sa femme, son animal de compagnie ou n’importe quel être vivant. Monsieur Tout-le-monde caresse son écran plus tendrement qu’il ne caresse sa propre peau ou celle de sa / son partenaire. Il se réveille la nuit pour vérifier si quelqu’un l’a validé, aimé, applaudi, liké, voire plus si affinités. Aux seins généreux d’une poitrine humaine, Monsieur Tout-le-monde préfère sucer sa tétine numérique avec la même dignité que des veaux cherchant avidement un pis. Cette politique du « pis-aller » ne peut que mener à une catastrophe certaine.

J’en veux pour preuve que dans cet immense marché aux esclaves, personne ne semble vouloir se révolter. Pas de gilets jaunes agitant des pancartes contestataires ou revendicatrices, pas de barricades pour gêner la progression des forces de police, pas de grèves perturbatrices, pas de résistance organisée. Mais des masses humaines, le dos rond, les yeux rouges, le pouce en cale sèche. Des zombies éclairés par une LED. Des esclaves consentants ayant renoncé à toute volonté et dignité. Des masses humaines qui ont renoncé à vivre et préfèrent se mettre en rayon, sous leur jour le plus avantageux, sur les étagères de l’économie de l’attention. Des masses humaines qui vendent leur temps par tranches de 7 secondes et leur âme par lots de 8 notifications.

Nous ne sommes plus des humains. Nous sommes devenus des prothèses de nos téléphones, des accessoires, des périphériques biodégradables. La civilisation ne s’effondrera pas sous une guerre nucléaire ou une pandémie, ni sous le poids de la dette, ni sous les chenilles des chars russes. Non. Elle s’écroulera parce qu’un jour, la batterie tombera à 1 %,. Et personne, pas même les gourous de la Silicon Valley, ne saura quoi faire sans instructions.

Cette servitude volontaire coche toutes les cases du syndrome de Stockholm et les bourreaux numériques ont encore de beaux jours devant eux.


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