En 2025, environ 20 à 25 % des Français seraient tatoués, ils étaient à peine 10 % en 2010. De plus en plus de salons existent : on compterait officiellement plus de 5 000 studios en France, et le nombre de tatoueurs, au rebours de celle de la démographie, connaît une courbe ascendante. Toutefois, dans ce bel unanimisme de façade, une partie non négligeable de la communauté des tatoués finit par regretter d’avoir fait ravaler sa façade. Selon la Société française de dermatologie, au moins 10 % des personnes tatouées envisagent sérieusement de « désencrer » leurs tatouages et de jeter l’ancre dans des pores libérées de leur encre. À l’échelle internationale, la demande de détatouage explose également : dans une étude portant sur plus de 200 000 personnes (avec plus de 500 000 tatouages concernés), les 18-39 ans représentent la majorité des demandeurs, et près de la moitié des zones traitées sont des parties très visibles (avant-bras, mains, visage).
L’humanité a décidé que la peau n’était plus un organe, mais un tableau blanc. Un tableau blanc très cher, très douloureux, et parfois très regrettable. Autrefois, le tatouage était l’apanage des taulards, des marins, des petites frappes qui pullulent dans ce monde interlope de la voyouterie. Autrefois symbole d’engagement, l’encre – et son auxiliaire, la plume – s’est muée en coup de marketing personnel, un bijou de peau interchangeable.
Aujourd’hui, on se fait faire des mandalas spirituels entre deux réunions Zoom, entre deux courses, entre deux âges. Hier, le tatouage avait du sens, il était doté d’un sens. Aujourd’hui, il a un compte Instagram et alimente les comptes bancaires de ces tatoueurs qui ont pognon sur rue.
Au royaume du tatouage la discrétion n’est pas de mise : un bras entier, un cou, parfois la tempe ou un visage entier. Il faut que tout le monde sache que vous êtes unique, même les caissières, même les chauffeurs de bus, même votre banquier voire votre confesseur si vous mangez de ce pain bénit là.
Le tatouage n’est plus un art, c’est un rayon de supermarché de l’âme : tribal en promo, mandala en série, citation en anglais ou latin approximatifs. Chaque dos est devenu un mur Pinterest en sueur. On choisit des plumes pour revendiquer sa liberté, des lions pour montrer qu’on est fort et des fleurs pour faire entendre que l’on est « complexe » ou « fleur bleue ». Le travail de l’herméneute n’est pas tache aisée. Pour paraphraser Baudelaire, on pourrait considérer que le tatouage « est un temple où de vivants » symboles « laissent parfois sortir de confuses paroles ». Une rose sur l’épaule parce que « la vie est belle », un loup sur le mollet parce que l’on a « une âme sauvage », et un prénom dans le dos pour immortaliser une histoire qui durera… jusqu’au prochain forfait laser. Certains bras ont des allures de BD mal éditées, certains mollets arborent des pensées profondes en latin d’église, certains cous reprennent des scènes mythologiques pour hausser leurs détenteurs à la hauteur de Thésée ou d’Achille.
On ne raconte plus sa vie, on l’exhibe. On ne raconte plus sa vie, on la fait graver par un apprenti philosophe, penché sur votre peau-parchemin, sous un néon froid, entre deux clients qui veulent « juste un truc unique…comme sur Instagram »
Le paradoxe de ces tatoués – dont ils n’ont probablement pas conscience – c’est qu’ils revendiquent une originalité tatouée par centaines, à l’identique. Tous différents, tous pareils, tous définitifs. Ils voulaient être uniques, ils sont tous identiques, courageusement différents…..à plusieurs milliers d’exemplaires. Ils prétendent que leur tatouage est intime mais ils l’exhibent à qui veut bien les voir. Ils se sont fait graver « Libre » sur l’avant-bras, pour bien montrer qu’ils sont affranchis du regard des autres, tout en vérifiant toutes les 3 minutes si quelqu’un regarde.
Ils évoquent le symbole alors qu’ils ont choisi un motif, sélectionné parmi les centaines de possibles, couchés sur papier glacé. Chaque cicatrice est fausse car ils n’ont pas assez vécu pour en arborer. Alors ils en commandent. Ils n’ont pas de secrets, ils n’ont pas de mystère, alors ils les font dessiner. Ils n’ont rien à dire, alors ils écrivent cette vacuité en lettres noires. Ils font graver des cris qu’ils n’ont jamais poussés, des douleurs auxquelles ils n’ont jamais été confrontés. La peau devient faire-part permanent, tombe sans mort, cénotaphe d’une tragédie sans drame. Ils s’offrent, à grands frais, l’illusion de la profondeur en piquant l’épiderme comme on creuse une fosse peu profonde mais fort commune.
Mais quand le temps finit par ronger l’encre, quand la peau se parchemine et se froisse – tout comme le sens de ce tatouage, ne reste que le ridicule….en relief.
Quand les yeux se dessillent, quand la vie change, quand l’art corporel devient pesant face à l’impitoyable miroir, quand le derme se fait par trop pachyderme, point le désir d’effacer ce « stand-up de peau »
Atteindrait-on le comble de l’absurdité ? Tous ces efforts – plusieurs séances de laser, une peau rougie, des cicatrices potentielles – pour revenir à l’état de nature, à une peau banalement et tristement lisse. On a cru, à tort, célébrer l’individualité, on finit par payer pour la disparition de l’indélébilité et de la débilité rétrospective.
Cette pseudo liberté d’expression architecturée sur la peau n’était peut-être qu’une concession à une mode passagère, une sorte de fantasme esthétique consumériste. En définitive, si le tatouage était censé être un acte de rébellion, le détatouage serait peut-être la véritable révolte : celle de dire « assez » à la mode, aux injonctions des réseaux sociaux, à l’encrage compulsif. Et de renaître à soi-même, sans fioritures, sans logo ni dragon, sans pub corporelle.
Il n’est pas impossible que demain le vrai luxe sera non plus un tatouage mais une peau nue, immaculée, himalayenne, sans symbole, ni mantra, sans serpent ni prénom d’ex.

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