Le cinéma américain, déjà coutumier des grandes épopées kitsch, a trouvé son Mont Olympe de la narration contemporaine : le biopic de Melania Trump, financé, promu et choyé par Amazon MGM Studios, officiellement dirigé par son PDG Andy Jassy, mais toujours placé sous l’ombre portée de son fondateur Jeff Bezos – et c’est évidemment ce dernier qui incarne, dans l’imaginaire collectif, le chéquier, la puissance et les dîners où l’on échange les faveurs au dessert. En finançant ce film, Bezos semble moins produire une œuvre qu’acheter symboliquement son rond de serviette à la table présidentielle.
Ce projet, acquis par Amazon pour environ 40 millions de dollars, s’est accompagné d’un chèque personnel de près de 30 millions de dollars remis à Melania elle-même, somme que certains ont comparée non pas à une prime de documentaire, mais à une rémunération digne d’un blockbuster hollywoodien appliqué à un seul visage impeccablement coiffé. La first Lady devient ainsi l’actrice la mieux payée d’Hollywood. Il faut une certaine audace – ou un sens de l’opportunisme monumental – pour présenter une tranche de vie de vingt jours avant une investiture comme le prochain Citizen Kane. Amazon, porté par son enthousiasme – ou par des motivations nettement plus calculées – a mis sur la table plus de liasses de billets verts que pour des films de super-héros.
Et ce n’est pas tout : comme si cette avalanche de dollars n’était pas suffisante, Amazon a arrosé le projet d’une campagne publicitaire dont le budget serait dix fois supérieur aux normes habituelles pour ce type de documentaire, multipliant affichages, événements et promotion toutes plateformes confondues. Tout cela ferait passer une campagne de soda pour un collage d’art minimaliste. Résultat ? Tapis noir, avant-première au Kennedy Center, discours lyriques, selfies et hashtags – et un film qui pourrait rapporter une fraction de ce qui a été dépensé pour annoncer son existence, malgré une sortie massive en salles….et peu de spectateurs.
Le réalisateur, Brett Ratner, signe ici un retour que personne n’avait vraiment commandé, après plusieurs années d’éclipse hollywoodienne. Son nom traîne derrière lui un parfum persistant de scandale : en 2017, plusieurs femmes l’ont accusé de harcèlement sexuel ou de conduites sexuelles inappropriées. Il a nié ces accusations, et aucune condamnation pénale n’a suivi – ce qui, à Hollywood, ressemble parfois à une réhabilitation express. Sa résurrection derrière la caméra ajoute donc au projet cette touche délicieusement ironique : un film sur l’image publique… mis en scène par quelqu’un dont l’image a implosé en plein vol à l’ère #MeToo.
On peut choisir de voir dans ce documentaire une tentative sincère de « montrer l’humanité derrière la couronne », une immersion intime dans la vie d’une femme dont le nom s’affiche désormais sur des billets de banque cinématographiques. Toute proportion gardée, on a parfois l’impression d’assister à une œuvre d’admiration politique qui aurait pu être mise en scène par Leni Riefenstahl changeant simplement de « guide » de référence : hier le dictateur moustachu en uniforme, aujourd’hui le clown orangé peroxydé. Le style change, la logique d’image reste.
Le plus savoureux, peut-être, réside dans le contraste entre le montant exorbitant investi et l’intérêt réel du public. Melania s’installe ainsi dans l’histoire du cinéma comme le documentaire où la protagoniste, le producteur et le public semblent raconter trois films différents, tandis que les caméras de promotion tournent en boucle. Les Américains, eux, peuvent se demander si ce gigantesque investissement culturel n’est pas, au fond, le selfie le plus coûteux jamais pris dans l’arène politique – une déclaration d’allégeance par image interposée.
Ce que révèle surtout ce projet n’est pas l’intimité d’une personnalité, mais la manière dont les industries de l’image, de l’argent et de l’influence se combinent pour tisser des narrations capables d’atténuer, d’embellir ou de redorer un capital politique quand celui-ci sert des intérêts de pouvoir. Amazon ne finance pas seulement un film : il s’inscrit dans un jeu d’images où le capital économique flirte avec le capital politique. Et dans une Amérique saturée de représentations, ce genre de flirt n’a rien d’innocent.

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