Il est tout de même remarquable que la génération qui se veut la plus libre, la plus affranchie des carcans anciens et la plus experte en expériences sensorielles ait fini par accomplir une révolution historique d’une audace rare, puisqu’elle a réussi à transformer l’acte millénaire de boire un verre en un exercice de vertu liquide, où l’on ne célèbre plus Bacchus mais le taux d’hydratation, et où l’ivresse, autrefois compagne des chants, des déclarations d’amitié éternelle et des décisions douteuses prises à deux heures du matin, est désormais regardée comme une erreur de parcours comparable à un excès de gluten ou de poids.
Là où les générations précédentes reconnaissaient dans le vin un terroir, dans la bière une convivialité, et dans le tintement des verres un prélude aux confidences ou aux ébats, la jeunesse contemporaine, elle, aborde le comptoir comme on aborde une séance de coaching, choisissant sa boisson sans alcool avec la concentration d’un investisseur scrutant un portefeuille d’actions, et levant son mocktail pastel comme on brandirait un certificat de bonne conduite métabolique, pendant que l’algorithme, tel un sommelier numérique, valide d’un cœur rouge la profondeur existentielle de la démarche.
Il ne s’agit plus de partager une bouteille, mais d’optimiser une soirée, et l’on observe ces rassemblements où chacun tient un verre parfaitement inoffensif avec la gravité d’un diplomate en négociation, si bien que la fête ressemble parfois à un colloque sur l’indice glycémique, où la seule chose qui tourne, ce n’est plus la tête, mais la conversation autour des bienfaits du sommeil réparateur, comme si l’humanité, après avoir dompté le feu et inventé la fermentation, avait décidé qu’il était temps de revenir à l’eau aromatisée, mais avec un logo sobre – bien sûr – et élégant.
On pourrait croire que cette sobriété revendiquée naît d’une sagesse profonde, d’une élévation morale, d’une lucidité nouvelle sur les dangers de l’alcool, et il serait injuste de nier qu’il existe là une part de conscience réelle, mais il est difficile de ne pas sourire lorsque cette tempérance se déploie avec autant de mise en scène, comme si refuser le degré d’alcool était devenu un spectacle en soi, et que lever une bière à 0 % revenait à proclamer, devant témoins et caméra frontale, que l’on a vaincu le vice avec la même énergie que d’autres escaladent l’Everest.
Ainsi se dessine une opposition presque théâtrale entre ceux qui, autrefois, faisaient rouler un grand cru sur la langue comme on écoute un vieux conte, en acceptant que la soirée puisse déborder un peu, et ceux qui, aujourd’hui, dégustent un « vin désalcoolisé » avec la prudence d’un Homais, comme si l’on avait demandé au Figaro de Beaumarchais de remplacer son rasoir par un mode d’emploi, et que le barbier, au lieu de faire tomber les mèches, s’emploie désormais à égaliser les taux d’éthanol pour que personne ne dépasse la ligne de flottaison morale.
Le plus savoureux, dans cette mutation, reste peut-être que cette jeunesse, qui se moque volontiers des traditions, a simplement inventé un nouveau rituel, avec ses codes, ses totems et ses signes de reconnaissance, de sorte que l’on n’a pas supprimé la pression sociale, mais qu’on l’a mise en bouteille sans alcool, et qu’il faut aujourd’hui autant de courage pour commander un vrai verre de vin dans certains cercles qu’il en fallait jadis pour refuser de trinquer, preuve que l’humanité progresse, certes, mais toujours en rond, un verre à la main, qu’il contienne de l’éthanol ou de la bonne conscience pétillante et « instagrammable ».
Et peut-être faudra-t-il un jour qu’un archéologue du futur, penché sur les ruines soigneusement recyclées de notre époque, tombe sur une bouteille de « vin sans alcool » parfaitement conservée et s’interroge, perplexe, sur cette civilisation étrange qui avait réussi l’exploit de garder la forme du plaisir tout en en retirant la substance, comme si elle avait voulu conserver le sourire sans accepter le fou rire, le feu sans la flamme, le sexe sans l’orgasme et la fête sans le moindre risque de débordement.
Car à force de vouloir vivre longtemps, bien dormir, optimiser son foie et lisser ses excès comme on lisse un profil LinkedIn, on en vient à organiser des soirées où tout le monde repart lucide, hydraté et performant le lendemain, ce qui constitue sans doute une victoire biologique, mais aussi, d’un point de vue anthropologique, une petite défaite poétique, puisque l’humanité, qui a inventé la fermentation avant même l’écriture, semble désormais considérer que l’erreur fut d’avoir ajouté de l’ivresse à la vie.
Alors que les anciens levaient leur verre avec cette part d’abandon qui fait qu’une soirée peut déraper vers le rire incontrôlé, la chanson approximative et la confession inutile mais mémorable, la modernité, elle, lève son mocktail comme on signe une charte éthique, avec sérieux, application et la satisfaction tranquille de n’avoir offensé ni son foie, ni son coach, ni son fil Instagram, transformant ainsi l’art de boire ensemble en une réunion de copropriété métabolique où chacun veille à ne pas dépasser le taux d’enthousiasme autorisé.
Et si Figaro revenait aujourd’hui, rasoir à la main, il ne s’occuperait plus des barbes, mais des degrés d’alcool, égalisant tout, coupant ce qui dépasse, mousse après mousse, jusqu’à ce que le monde ressemble à ces verres impeccables, colorés, parfaitement inoffensifs, dans lesquels on contemple son reflet en se félicitant d’avoir supprimé le désordre, sans remarquer que c’était peut-être lui, justement, qui mettait un peu de musique dans le silence.

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