Le Rapport du 21 janvier du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes

Il fut un temps où les grandes menaces nationales avaient des chars, des frontières, des drapeaux et des noms de code. Désormais, elles ont des pseudos, des photos de profil en noir et blanc et des avis très tranchés sur la vraie masculinité. Avec son rapport du 21 janvier, le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes a officiellement fait entrer le masculinisme dans une catégorie jusque-là réservée aux sujets graves et sérieux, les sujets d’État. Nous ne sommes plus seulement face à des types énervés sur internet, mais, si l’on suit le ton institutionnel, à une sorte de météo idéologique menaçante, quelque part entre la dépression atlantique et la cellule de radicalisation.

Le contraste est magnifique. D’un côté, des vidéos tournées dans des chambres mal rangées, où un jeune homme en jogging explique que la société a détruit le mâle alpha, avec un poster mal scotché derrière lui et une pile de cartons de pizza. De l’autre, une institution de la République qui répond avec un rapport relié, des graphiques, et des recommandations soigneusement numérotées. C’est David contre Goliath, sauf que David a un micro USB et Goliath un tableau Excel.

Ce qui frappe, c’est que le débat ressemble de plus en plus à un miroir tendu entre deux paniques. Les masculinistes proclament que l’on ne peut plus rien dire et que les hommes sont opprimés. Les institutions répliquent que ces discours constituent une menace pour la cohésion sociale. Résultat, tout le monde se sent assiégé, mais personne ne se parle sans communiqué de presse, tribune indignée ou fil de commentaires rageur.

Le rapport a un mérite, il prend au sérieux un phénomène que beaucoup traitaient comme une simple écume numérique. Il affirme que ces discours ne sont pas seulement ridicules ou folkloriques, mais qu’ils peuvent nourrir du mépris, banaliser des violences et influencer des jeunes égarés, en quête de repères. Vu sous cet angle, on ne parle plus d’une querelle de réseaux sociaux, mais d’une question de société. Sauf que, vu de l’autre rive, certains entendent surtout qu’une opinion non conforme vient d’être détectée et qu’il serait prié de se présenter au guichet de la morale publique avec une pièce d’identité idéologique.

Nous voilà donc dans un grand ballet contemporain où une partie des hommes se vit comme une minorité symbolique en voie de disparition, persuadée que le féminisme a confisqué la télécommande du monde, tandis qu’une partie des institutions et des mouvements féministes voit dans chaque forum toxique l’antichambre d’une insurrection misogyne. Entre ces deux récits épiques, le citoyen moyen regarde tout cela en essayant surtout de payer son loyer, de comprendre sa feuille d’impôts et de savoir pourquoi sa box internet clignote rouge depuis trois jours.

Le vrai sujet, peut-être, est moins spectaculaire. Une partie des hommes se sent perdue dans un monde où les rôles bougent plus vite que les modes d’emploi, et une partie des femmes en a assez qu’on leur demande encore de patienter pendant que ces messieurs digèrent le changement. C’est un conflit d’adaptation, et on essaie de le régler avec des slogans, des algorithmes et des rapports en PDF. Forcément, cela grince.

Satiriquement parlant, la situation est un régal. Nous avons réussi à transformer la question éternelle de savoir comment vivre ensemble en affrontement entre le mâle sigma autoproclamé et l’observatoire national du masculinisme. Si Molière revenait, il n’inventerait rien, il ouvrirait un réseau social, prendrait des notes, et déposerait une demande de subvention auprès de Rachida Dati.

Le risque, au fond, n’est pas seulement le masculinisme. C’est la tentation générale de tout traiter comme une guerre culturelle totale. Chaque camp se voit comme la Résistance et décrit l’autre comme l’Empire. Or la plupart des gens ne veulent ni dominer ni être dominés, ils veulent simplement ne pas être méprisés. Malheureusement, cette phrase tient mal dans un hashtag et encore moins dans un rapport de deux cents pages, ce qui est sans doute la vraie tragédie moderne.


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