Ils se rêvent parfois en pendant masculin de #MeToo. Eux aussi, disent-ils, parlent de souffrance. Eux aussi se présentent comme des oubliés du grand récit contemporain. Eux aussi affirment qu’on ne les écoute pas. L’analogie, cependant, s’effondre aussitôt qu’on la touche, un peu comme leurs théories sur « le marché sexuel ». Car d’un côté, il est question de violences subies et de rapports de domination bien réels, et de l’autre d’un monde accusé de ne pas fournir de relations amoureuses comme on distribue des numéros à la Sécurité sociale.
L’incel moderne se vit volontiers comme un héros tragique. Dans sa mise en scène intérieure, c’est un personnage romantique incompris, un esprit lucide perdu dans une société superficielle. Vu de l’extérieur, on observe surtout quelqu’un qui a décrété que si personne ne tombe amoureux de lui, c’est que la civilisation occidentale est structurellement corrompue. La conclusion a le panache d’un traité philosophique, mais repose souvent sur une expérience sociale qui tiendrait sur un ticket de caisse ou dans la poche d’un string.
Ce qui frappe, c’est la transformation de la déception intime en théorie générale du monde. Là où d’autres diraient simplement qu’ils souffrent de solitude ou de timidité, le discours se déploie en explications pseudo-scientifiques sur la génétique, les mâchoires carrées et la supposée cruauté naturelle des femmes. On a remplacé les poèmes d’amour malheureux par des tableaux comparatifs dignes d’un audit comptable. L’amour n’est plus un mystère, c’est un graphique. Cupidon a été remplacé par Excel.
Le mouvement se présente comme une révolte contre une injustice. Le vocabulaire est parfois révolutionnaire, les accents dramatiques, la posture presque insurrectionnelle. Pourtant, la Bastille à prendre ressemble furieusement à une application de rencontre, et la tyrannie dénoncée tient beaucoup dans des algorithmes et des photos de profil. On a rarement vu une lutte des classes où la classe dominante se définit avant tout par la symétrie du visage.
Le plus préoccupant, au fond, n’est pas seulement la colère dirigée vers les femmes, même si elle est réelle et parfois inquiétante. C’est l’image de l’homme qui se dégage de ce discours. L’homme y apparaît comme un être entièrement déterminé par son apparence, incapable d’apprendre, de changer, de séduire autrement que par un capital physique supposé fixe. On est loin de la complexité humaine ; on est dans un manuel de virilité des années 1950, remis à jour avec le Wi-Fi, quelques applications et beaucoup de ressentiment.
Le paradoxe devient presque comique, si le sujet n’était pas si triste. Ceux qui dénoncent un monde obsédé par l’apparence passent un temps considérable à analyser des visages et à retoucher le leur. Ceux qui accusent la superficialité classent les êtres humains en catégories rigides comme des produits sur une étagère. Ceux qui disent vouloir de l’amour expliquent longuement pourquoi l’empathie serait une illusion. C’est un peu comme exiger un dîner aux chandelles en arrivant avec un mégaphone et un PowerPoint.
Derrière cette posture, il y a pourtant souvent quelque chose de beaucoup plus banal et beaucoup plus humain : de la solitude, de la honte, un sentiment d’infériorité, la peur du rejet. Le problème ne naît pas de la souffrance, qui est légitime, mais du moment où elle se transforme en accusation globale. Le passage de « je vais mal » à « le monde me doit quelque chose » est court, mais il change tout. La blessure devient doctrine, et la déception personnelle se mue en vision politique.
En prétendant défendre la dignité masculine, ce courant finit par en proposer une version singulièrement dégradée. Il présente l’homme comme fragile mais orgueilleux, malheureux mais persuadé d’avoir raison contre l’univers, solitaire mais convaincu que c’est la faute des autres. C’est une révolte qui aurait pu ouvrir une réflexion sur la vulnérabilité, la communication, les attentes irréalistes et la pression sociale. Elle a choisi de devenir un forum où l’on s’encourage à désespérer ensemble.
Au fond, ce mouvement révèle moins la nature des femmes que la difficulté, pour certains hommes, à accepter que le désir, l’amour et les relations humaines ne soient ni des droits acquis ni des équations résolubles. Et c’est peut-être là que se niche la vraie tragédie : non pas l’absence d’amour, mais l’abandon de toute curiosité pour l’autre, remplacée par la certitude amère d’avoir déjà tout compris.

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