Les boomers sont priés de passer à la caisse avant de passer à la casserole.

Ils ont tout eu, et ils l’ont eu longtemps. Pendant des décennies, ils ont défié les lois de l’économie, de l’immobilier et parfois du bon sens et de la morale puritaine. Les Trente Glorieuses leur ont servi de berceau, l’immobilier leur a fait un clin d’œil complice, les études ne coûtaient presque rien et l’emploi les attendait comme une vieille maîtresse fidèle. Les boomers ont vécu dans un monde où la crise désignait surtout un moment de tension parce que le rosé n’était pas assez frais au pique-nique.

Ils ont connu la croissance comme d’autres connaissent le wifi, en continu et sans jamais se demander qui payait l’infrastructure. Pendant que leurs enfants apprenaient à prononcer les mots « précarité », « CDD », « bug Parcoursup » et « effondrement climatique », eux perfectionnaient l’art du barbecue optimiste,

Ils ont connu une époque où l’avenir était une ligne droite et le monde un catalogue de promotions permanentes. Les boomers ne vivaient pas dans l’Histoire, ils vivaient dans une brochure. Ils ont donc traversé l’histoire comme on traverse un buffet à volonté, avec assurance, en se resservant, et en expliquant aux autres qu’il suffisait d’arriver plus tôt. Ils ont acheté avant la hausse, travaillé avant la précarité, pris leur retraite avant l’épuisement et regardé les générations suivantes comme si elles avaient manifestement perdu le mode d’emploi de la vie.Leur sport favori consistait à dire : « Nous aussi on a galéré. » Oui. Une fois, en 1974, pour trouver une place de parking à Biarritz.

Puis un matin, le scénario a changé. Ce ne fut pas le système qui craqua, mais le genou. Le corps, ce syndicat ingrat, a décidé de rouvrir les négociations. Les hanches ont demandé une reconversion, le dos a évoqué une rupture conventionnelle, et le cartilage, qui croyait avoir signé un CDI en 1968, a découvert qu’il n’avait jamais cotisé. La génération qui expliquait que « quand on veut, on peut » a soudain compris que la volonté n’avait aucun pouvoir sur les ligaments.

L’organisme robuste est alors devenu une start-up médicale en levée de fonds permanente. Chaque matin apportait sa notification, chaque mouvement déclenchait une mise à jour articulaire, et la mémoire, déjà saturée par les codes Wi-Fi, refusait d’enregistrer de nouveaux mots latins imprononçables.

C’est à ce moment précis que la Sécurité sociale, ce distributeur automatique de soins que l’on croyait éternel, a cessé de ressembler à une mère généreuse et a commencé à évoquer une tante sympathique mais un peu impécunieuse qui glisse subrepticement un billet en murmurant qu’elle fait ce qu’elle peut. Elle fonctionne encore, mais elle soupire, comme une cafetière de salle des profs en fin de carrière.

La médecine moderne, pourtant, est splendide. Elle permet presque de changer un humain pièce par pièce, comme une vieille 4L sentimentale, sauf que chaque pièce détachée coûte désormais le prix de la 4L elle-même. On découvre alors un vocabulaire merveilleux, fait de « restes à charge », de « dépassements d’honoraires » et de « thérapies innovantes non remboursées », expressions élégantes qui signifient toutes la même chose : la science progresse plus vite que la carte Vitale.

Ironie de l’histoire, la génération qui a grandi avec l’État-providence découvre que l’État a, lui aussi, des rhumatismes budgétaires. Ceux qui disaient qu’il fallait être responsables comprennent que la responsabilité commence désormais par sortir la carte bancaire.

La revanche des boomers n’est donc ni morale ni politique. Elle est biologique. Après une vie à payer la maison quarante mille euros et la baguette trente centimes, ils se retrouvent face à des devis médicaux qui ressemblent au PIB d’un petit pays balte. Le monde qu’ils ont connu était solide, prévisible et subventionné, mais leur futur fonctionne désormais en option payante.

Ce n’est pas une punition, et ce n’est pas une vengeance des jeunes générations. C’est simplement la version physiologique de la dette publique, car à un moment donné, quelqu’un passe toujours à la caisse, et dans cette histoire, le caissier porte une blouse blanche.

La leçon finale n’est pas idéologique, mais anatomique. On peut repousser l’âge de la retraite, mais on ne peut pas négocier avec ses genoux. On peut transmettre la dette publique, mais on ne transmet jamais des articulations en bon état. Et la véritable tragédie nationale arrive peut-être ici : la génération qui a toujours voté pour la stabilité découvre que même le corps, parfois, décide de voter contre.


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