On a longtemps cru que la France carburait au café, au vin rouge, aux coups de gueule et aux grandes idées philosophiques. Cette époque est révolue. Le moteur du pays tient désormais dans une canette brillante que l’on ouvre avec le même geste solennel qu’un serment républicain prononcé sur un code civil. La boisson énergisante s’est installée dans le paysage national avec la discrétion d’un marteau-piqueur à six heures du matin, et le Red Bull, tranquillement classé quatrième des boissons énergisantes les plus consommées, observe le podium comme un sportif sous perfusion qui attend son tour pour battre un record qui n’intéressait personne il y a vingt ans.
La jeunesse française ne dort plus, elle se recharge. Elle ne se repose plus, elle optimise. Elle ne baille plus, elle consomme. Chaque gorgée promet la concentration d’un moine tibétain, la productivité d’un trader sous pression et l’enthousiasme d’un animateur de colonie de vacances payé au sourire. Le résultat ressemble plutôt à un écureuil sous caféine qui aurait découvert Internet et perdu le mode d’emploi de son propre cerveau.
Il faut voir ces étudiants à la bibliothèque, le regard fixe, la main crispée sur la canette comme si elle contenait la solution au théorème de leur existence. Ils ne révisent pas vraiment, ils survivent à un état de veille artificielle qui tient plus du maintien en ligne que de l’éveil. Le Red Bull ne donne pas des ailes, il colle des roulettes à un esprit déjà essoufflé et lui ordonne d’avancer encore un peu, parce que s’arrêter reviendrait à penser, et penser sans bruit de fond devient une activité de luxe.
La société observe ce spectacle avec une indulgence amusée, car elle a elle-même construit le manège. On exige des jeunes qu’ils soient performants, adaptables, connectés, souriants, créatifs et disponibles à toute heure, puis on feint la surprise lorsqu’ils se présentent avec une canette censée remplacer huit heures de sommeil, un week-end à la campagne et un minimum de paix intérieure. On a inventé un monde qui ne connaît plus le bouton pause, et on vend ensuite le carburant pour tenir jusqu’à la panne.
Les soirées racontent le reste de l’histoire. Le Red Bull se mélange à l’alcool avec l’innocence d’un complice qui jure qu’il ne fait que regarder. Le cœur tape, la bouche parle trop, les décisions se prennent avec la profondeur stratégique d’un poisson rouge. Le lendemain, on accuse la fatigue, la malchance ou la Lune, alors que le corps, lui, tente simplement de comprendre pourquoi on l’a traité comme une batterie externe bas de gamme.
Ce succès n’a rien d’un hasard, car il épouse parfaitement notre époque. Nous avons remplacé la lenteur par l’urgence, la durée par l’instant et la réflexion par la réaction. La boisson énergisante devient le symbole liquide d’un monde qui refuse d’admettre qu’un être humain n’est pas un smartphone que l’on recharge entre deux notifications. Le jeune qui boit sa canette ne cherche pas l’euphorie, il cherche le droit de tenir debout dans une course dont personne ne lui a expliqué le but ni indiqué l’heure d’arrivée.
On pourrait s’inquiéter, bien sûr, mais on préfère plaisanter, parce que l’humour reste la dernière énergie gratuite. On rit de ces canettes qui promettent des ailes alors qu’elles offrent surtout des palpitations, on ironise sur cette génération qui veut tout vivre tout de suite, et on oublie que les adultes ont conçu le décor et écrit le scénario. Le Red Bull ne crée pas le problème, il le révèle avec des bulles et du marketing.
Un jour, peut-être, la mode sera de dormir huit heures, de s’ennuyer un peu et de laisser son téléphone mourir sans cérémonie. Ce jour-là, les boissons énergisantes deviendront des reliques d’une époque qui confondait vitalité et agitation. En attendant, la jeunesse ouvre une nouvelle canette, fait semblant d’y croire et repart au combat avec l’énergie désespérée de ceux à qui l’on a appris à tenir, mais jamais à souffler.

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