Limitation de vitesse : nouvelle circulaire pour expliquer l’ancienne circulaire

Il fut un temps où rouler à 90 km/h sur une route nationale en France relevait de la loi naturelle, au même titre que le camembert qui coule et le débat sur la cuisson des pâtes. Puis, un matin de 2018, la République décida que 90, c’était un peu trop aventureux pour ses citoyens, et que 80 km/h correspondait mieux à la vitesse idéale d’un peuple raisonnable, apaisé, presque contemplatif. Officiellement, il s’agissait de sauver des vies, de réduire les chocs frontaux et de rappeler que la tôle froissée – pas plus que l’orgueil chiffonné – n’a jamais rendu personne plus heureux. Officieusement, une partie du pays eut l’impression qu’on venait de transformer chaque trajet en documentaire animalier, avec observation prolongée des talus, des champs de colza et du tracteur devant soi.

La mesure se voulait scientifique, rationnelle, fondée sur des statistiques et des courbes sérieuses brandies par des organismes à l’acronyme sévère, pendant que l’automobiliste moyen, lui, brandissait surtout son agacement. Car la sécurité routière parle en vies épargnées, ce qui est noble, tandis que le conducteur parle en minutes perdues, ce qui est humain. Entre les deux, il y a un fossé plus large qu’une bande d’arrêt d’urgence. Très vite, le 80 km/h cessa d’être un chiffre pour devenir un symbole, une sorte de limite morale entre l’État protecteur et le citoyen qui aimerait arriver avant la fermeture de la boulangerie.

C’est alors qu’apparut l’idée géniale, typiquement nationale, du « on va peut-être revenir à 90, mais pas partout, mais quand même un peu, mais sous conditions ». Le 90 km/h, jadis banni comme un dangereux excès d’enthousiasme mécanique, fut progressivement réhabilité, tel un ancien ministre rappelé pour « son expérience » en dépit de ses prévarications. On découvrit soudain que certaines routes supportaient très bien ce chiffre autrefois jugé presque subversif. Le panneau 90, qu’on avait regardé avec suspicion, reprenait du service avec l’air d’un fonctionnaire revenu de mise à pied, sans qu’on sache très bien ce qu’il avait fait de mal.

Pendant ce temps, de l’autre côté du Rhin, l’Allemagne continuait d’observer ce ballet numérique avec un mélange de curiosité et de légère condescendance. Là-bas, sur une partie des Autobahn, il est encore possible de rouler à des vitesses qui, vues depuis une départementale française, relèvent de la science-fiction. La vitesse y est parfois une recommandation, presque un conseil amical, comme si l’État disait à ses citoyens : « Nous vous faisons confiance, ne nous décevez pas. » Évidemment, cette liberté s’explique par une culture automobile profondément enracinée et par la présence d’une industrie qui fabrique des voitures capables d’atteindre des vitesses où le paysage devient un concept abstrait.

Et c’est ici que notre imagination satirique entre en scène. Car si l’on écoutait certaines conversations de comptoir, la limitation de vitesse française ne serait pas décidée par des ingénieurs de la sécurité routière, mais dans une salle feutrée où trôneraient les logos de Renault, BMW et Tesla, autour d’une grande table ovale sur laquelle serait posé un unique objet stratégique : un panneau rond aimanté avec des chiffres interchangeables. Quand les ventes de moteurs puissants faibliraient, quelqu’un proposerait de remonter un peu la limite pour « redonner du sens au couple moteur » et, par la même occasion, au couple franco-allemand. Quand l’opinion publique s’émouvrait d’un accident dramatique, on rebaisserait le chiffre avec gravité, en parlant de responsabilité collective, le tout sans jamais perdre de vue le catalogue de l’année.

Dans cette version théâtrale de la République, la limitation de vitesse serait devenue un thermostat politique. S’il fait trop chaud socialement, on baisse à 80 pour montrer qu’on agit, qu’on protège, qu’on encadre. Si la grogne monte chez les conducteurs et les élus locaux, on remonte à 90 pour montrer qu’on écoute, qu’on fait confiance, qu’on desserre l’étau. Le kilomètre-heure devient alors une unité de mesure non pas du mouvement, mais de l’humeur nationale. Les panneaux ne servent plus seulement à réguler la circulation, ils prennent le pouls du pays.

Le plus savoureux, dans cette valse du 80 et du 90, c’est qu’elle donne à chacun l’illusion d’une grande bataille de civilisation, alors qu’il s’agit souvent d’un arbitrage banal entre risque, temps de trajet et acceptabilité politique. Pourtant, le débat prend des allures de drame antique, avec les partisans du 80 campant sur la colline de la vertu et ceux du 90 défendant la plaine de la liberté, pendant que la majorité silencieuse essaie surtout de ne pas rater sa sortie.

Au fond, cette histoire dit peut-être quelque chose de très français. Nous aimons les chiffres quand ils sont abstraits, mais nous les contestons dès qu’ils apparaissent sur un panneau au bord de la route. Nous voulons la sécurité, mais pas trop lente, la liberté, mais pas trop risquée, et des règles, à condition qu’elles soient souples pour nous et strictes pour les autres. Alors le pays hésite, ajuste, recule, avance, change un 8 en 9 comme on corrige une copie, avec sérieux, passion et une pointe de comédie.

Et pendant que nous débattons, la route, elle, continue. Elle se moque bien de savoir si on la parcourt à 80 ou à 90, pourvu qu’on y mette un peu de prudence, beaucoup d’attention, et peut-être, de temps en temps, le sens de l’humour face à cette grande épopée nationale du kilomètre-heure.


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