Demain, le grand saut vers la voiture sans chauffeur… ou, plus exactement, vers la voiture avec mille chauffeurs mais aucun au volant.
On nous l’annonce avec la voix douce du progrès : « Grâce à l’intelligence artificielle, les accidents vont diminuer. » Ce qui, avouons-le, est une promesse assez facile à tenir quand on observe certains spécimens humains au volant, capables de téléphoner, boire un café, réprimander un enfant imaginaire, mettre fin à une relation amoureuse et rater une sortie d’autoroute en une seule manœuvre. À côté d’eux, un algorithme qui hésite entre deux panneaux ressemble presque à un philosophe stoïcien.
La voiture autonome, c’est un peu la revanche des ordinateurs vexés d’avoir été accusés de « bugger » pendant trente ans. « Vous trouvez que je plante ? Très bien, je conduis. On verra qui finit dans le fossé. » Et nous voilà, humains pleins de confiance, à monter dans un véhicule dirigé par une entité qui, la veille encore, confondait « mot de passe » et « mot de passe incorrect ».
Mais le vrai chef-d’œuvre commence après l’accident.
Autrefois, c’était simple. Un choc, deux pare-chocs cabossés, trois noms d’oiseaux, un constat amiable et une phrase universelle : « Je vous avais vu, mais je pensais que vous alliez vous arrêter. » La responsabilité avait un visage, souvent rouge et un peu transpirant, le regard comminatoire ou suppliant, en fonction du degré de responsabilité du chauffeur ou de son taux d’alcoolémie.
Désormais, la scène est plus moderne. La voiture autonome a embouti un lampadaire avec la sérénité d’un moine bouddhiste. Le passager, lui, sort du véhicule avec l’air innocent d’un colis livré au mauvais endroit.
- « C’est vous qui conduisiez ?
- « Non, c’est elle. »
- « Elle ? »
- « La voiture. Enfin… l’algorithme. Enfin… une mise à jour. »
Et nous voilà à chercher le coupable comme dans un polar administratif.
Est-ce le propriétaire, qui a osé monter à bord avec la naïveté d’un touriste dans un bus automatique ou d’un Jack Lang posant avec Jeffrey Epstein devant le Louvre ? Est-ce le constructeur, qui a juré que « dans 99,97 % des cas, tout se passe bien », oubliant de préciser que vous étiez précisément dans les 0,03 % restants ? Est-ce le programmeur, quelque part dans un open space, qui a écrit à 2 h du matin : if (obstacle == peut-être) { continuer(); } ? Ou bien faut-il poursuivre la mise à jour 14.3.2, actuellement introuvable mais moralement suspecte ?
On imagine déjà les procès.
« Votre Honneur, mon client n’a rien fait. Il était en mode passager contemplatif. C’est le module de reconnaissance des panneaux qui a mal vécu son adolescence logicielle. »
Le juge, dépassé, demandera peut-être :
« Peut-on faire venir l’algorithme à la barre ? »
Et un expert répondra :
« Il ne parle qu’en code binaire et en termes de probabilité, mais il est très sûr de lui. »
Ce qui est fascinant, c’est que nous sommes en train d’inventer un monde où plus personne ne conduit, mais où tout le monde est responsable. Le conducteur n’a pas touché le volant, le constructeur n’a pas vu ce cas précis, le développeur ne se souvient plus, et la voiture, elle, reste d’un calme olympien, phares éteints, comme une statue de la modernité : coupable, peut-être, mais hors d’atteinte.
Finalement, la voiture autonome ne supprimera pas les accidents. Elle supprimera quelque chose de bien plus précieux : la possibilité de s’engueuler clairement avec quelqu’un ou de brandir un doigt d’honneur, à la mode Trump. Et ça, pour une société, c’est un vrai saut technologique.

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