Lorsque les stratèges de communication des forces armées américaines, manifestement nourris de bandes dessinées défraîchies et de jeux vidéo d’un autre âge, baptisèrent leur offensive contre certaines installations iraniennes « Epic Fury », ils crurent sans doute donner à l’opération l’ampleur d’une fresque héroïque, sans mesurer que l’expression évoquait moins une stratégie géopolitique qu’un tournoi de rhétorique martiale organisé dans une salle de fitness, tandis que leurs homologues israéliens, invoquant la gravité des textes anciens, choisirent « Bouclier de Juda » comme si l’ombre d’un symbole biblique pouvait conférer à des systèmes antimissiles contemporains la patine d’une légitimité millénaire.
Cette inflation lexicale n’est pas nouvelle, car l’on se souvient qu’en 1990, lors de l’invasion de l’Irak, l’opération « Tempête du désert » fut présentée comme une déflagration presque élémentaire, une puissance naturelle surgie des sables, alors qu’elle relevait d’une mécanique militaire soigneusement planifiée, ce qui montre que depuis des décennies les conflits sont affublés de noms qui empruntent aux forces mythiques ou aux récits sacrés afin de transformer une décision supposée stratégique en épisode de légende plus ou moins dorée.
On imagine sans peine les réunions où, entre deux graphiques de frappes chirurgicales et trois simulations numériques, quelqu’un proposa ce nom avec le sérieux inspiré d’un prêtre antique, persuadé qu’en ajoutant l’adjectif « épique » à la « furie » on transformerait une opération militaire en fresque homérique, comme si la guerre pouvait encore se raconter en hexamètres, comme si l’héritage d’une tribu antique pouvait se superposer sans couture aux équations balistiques d’un conflit régional, alors même que la réalité, obstinément prosaïque, se charge toujours de rappeler que les épopées modernes se lisent surtout en communiqués laconiques et en bilans comptables. La furie épique a tué le sanguinaire Khameini mais aussi, malheureusement, plus d’une centaine de fillettes au sein de leur école.
Du côté israélien, l’option « Bouclier de Juda » semble avoir été choisie avec la gravité d’un cours d’histoire sacrée, comme si invoquer une figure biblique permettait de tisser un fil symbolique entre les antiques tribus et les systèmes antimissiles contemporains, et comme si l’on pouvait faire tenir dans le même syntagme la solennité d’un héritage millénaire et la brutalité très contemporaine d’une confrontation régionale.
Car derrière ces intitulés qui oscillent entre l’Ancien Testament et le jeu de stratégie, la réalité demeure rétive au lyrisme, et l’on constate que les Etats modernes, tout en revendiquant la rationalité algorithmique, persistent à croire qu’un nom peut servir d’armure morale, de justification implicite et de synopsis pour les chaînes d’information continue, comme si baptiser l’événement suffisait à en maîtriser le sens.
Ainsi, de « Tempête du désert » à « Furie épique » en passant par « Bouclier de Juda », la continuité est frappante : on convoque les éléments, les mythes et les Ecritures pour donner à la géopolitique la saveur d’une saga, alors même que la gestion tragique du monde ne se résout ni par le panache des mots ni par la solennité des références, et que la puissance d’un titre ne transforme jamais une opération militaire en épopée, mais seulement en communiqué mieux emballé.

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