Huées sélectives et mémoire à géométrie variable.

Je m’incline devant le génie littéraire de l’auteur du Voyage au bout de la nuit. Céline est l’une des plus grandes plumes de notre histoire littéraire. Louis-Ferdinand Destouches est une personne guère recommandable, auteur de pamphlets ignobles et antisémites.

Lors de la cérémonie des César, jeudi 26 février, l’hommage rendu à Brigitte Bardot a été troublé par quelques sifflets. Un geste minoritaire, certes, mais suffisamment sonore pour rappeler combien la mémoire collective peut être sélective et combien l’émotion contemporaine tend à juger le passé à l’aune de nos crispations présentes.

Que l’on partage ou non ses engagements politiques tardifs, que l’on approuve ou que l’on condamne certaines de ses prises de position, il demeure un fait difficilement contestable : Brigitte Bardot fut une icône du cinéma mondial. Elle incarna une liberté féminine nouvelle, une sensualité débarrassée de la pesanteur morale d’après-guerre, une modernité qui fit vaciller les conventions. De Et Dieu… créa la femme à Le Mépris, son image traversa les frontières et redessina les contours du désir et de l’émancipation.

Or, il est frappant de constater qu’aucun phénomène comparable ne semble avoir accompagné les hommages rendus à Alain Delon, dont les déclarations politiques, elles aussi marquées à droite, n’ont pas empêché l’unanimité respectueuse lors des célébrations de sa carrière. La différence de traitement interroge. Pourquoi la mémoire publique se montre-t-elle plus sévère, plus bruyante, plus vindicative envers l’une que l’autre ?

Il ne s’agit pas ici de blanchir des positions politiques controversées, ni de les minimiser. Les opinions publiques sont légitimes à débattre, à critiquer, à condamner même. Mais l’hommage artistique ne consiste pas à organiser un procès idéologique posthume ; il vise à reconnaître une contribution à l’histoire du cinéma. Confondre l’œuvre et l’opinion revient à réduire l’art à un tract et l’acteur à un bulletin de vote.

La culture française s’est longtemps honorée de savoir distinguer l’homme de l’artiste, l’engagement de l’interprétation, la tribune de l’écran. Refuser cette distinction, c’est accepter que toute œuvre devienne rétroactivement suspecte au gré des fluctuations politiques. C’est aussi s’exposer à l’incohérence : applaudir l’un et conspuer l’autre pour des positions comparables relève moins de la morale que de l’arbitraire.

On peut – et parfois on doit – critiquer les idées. Mais siffler une icône lors d’un hommage cinématographique n’élève pas le débat ; cela le rabaisse. Cela substitue le réflexe au jugement, la posture au discernement. C’est l’équivalent sonore du doigt d’honneur de Trump à un ouvrier de chez Ford.

Rendre hommage à Brigitte Bardot, ce n’est pas adhérer à ses convictions ; c’est reconnaître ce qu’elle fut pour le cinéma : une présence, un style, une révolution d’image. Une actrice dont l’empreinte demeure, quoi que l’on pense par ailleurs.

Et si la grandeur d’une démocratie culturelle résidait précisément dans cette capacité à faire coexister la critique des idées et la reconnaissance du talent ?


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