Il m’arrive de découvrir, avec un étonnement qui confine parfois à la stupeur anthropologique, que le mot « bénévolat » ne recouvre plus, pour nombre de mes contemporains, la réalité simple et presque austère qu’il désignait autrefois, à savoir l’engagement libre d’une personne qui acceptait d’exercer une activité sans la moindre rémunération, sans avantage indirect, sans défrayement d’aucune sorte, et sans autre rétribution que celle, intérieure et silencieuse, d’avoir été utile.
Or il semblerait que cette conception, que je croyais banale et partagée, soit désormais regardée comme une forme d’excentricité morale, tant il est admis, avec une assurance tranquille, que le déplacement du bénévole doive être pris en charge, que ses frais soient compensés, que son temps mérite sinon salaire du moins équivalent symbolique, comme si l’idée même de gratuité constituait une anomalie qu’il conviendrait de corriger au nom d’une équité mal comprise.
Je ne parle pas seulement des remboursements de transport, qui peuvent se défendre dans certaines circonstances, mais de cette pente plus insidieuse qui conduit à considérer qu’un engagement au sein d’une association chargée de collecter des vêtements pour les plus démunis autoriserait, pour peu que le bénévole se trouve lui-même en situation de précarité, un prélèvement discret sur les dons destinés aux indigents, au motif que la solidarité devrait s’exercer dans toutes les directions et que l’on ne saurait exiger d’un homme en difficulté qu’il serve autrui sans, au passage, se servir lui-même. Une doudoune pour la conscience, deux pulls pour la dignité, trois chemises pour l’équilibre moral
Ainsi se dessine une morale nouvelle, dont la cohérence interne n’est pas absurde mais dont la logique transforme subrepticement le don en échange différé, l’engagement en compensation et la générosité en mécanisme d’ajustement, si bien que l’on ne donne plus véritablement, mais que l’on équilibre, que l’on régule et que l’on optimise son altruisme comme on gérerait un portefeuille d’actifs symboliques.
Il n’est plus question de ce geste gratuit qui, précisément parce qu’il ne produisait aucun droit, n’ouvrait aucune créance et ne réclamait aucune contrepartie, possédait une force presque subversive dans une société où tout tend à s’inscrire dans le registre du calcul, de la traçabilité et de la compensation, au point que l’acte désintéressé semble aujourd’hui suspect, voire naïf, comme s’il dissimulait quelque bénéfice caché que l’on n’aurait pas encore identifié.
Je me demande alors si ce que nous appelons encore bénévolat n’est pas devenu une forme de transaction morale dans laquelle chacun, tout en proclamant sa générosité, veille à ne jamais sortir perdant de l’opération, et si le véritable archaïsme ne réside pas désormais dans l’idée qu’il puisse exister des actes qui ne rapportent rien, ni argent, ni avantage, ni droit, mais qui, précisément parce qu’ils ne rapportent rien, élèvent celui qui les accomplit au-dessus de toute comptabilité.
Car lorsque le don se transforme en compensation et que la solidarité devient un circuit fermé où chacun prélève sa part légitime, il ne reste plus grand-chose de cette liberté intérieure qui faisait du bénévolat un choix et non une stratégie, et l’on pourrait en venir à regretter, non sans ironie, l’époque où l’on s’engageait sans facture, sans remboursement et sans arrière-pensée, simplement parce que l’on estimait que cela devait être fait.

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