Au moment où les bombes s’abattent sur le sud du Liban, où l’aviation israélienne pilonne l’Iran et où les États-Unis bombardent à leur tour des installations iraniennes, un vieux refrain remonte à la surface comme une mélodie grinçante que l’histoire connaît que trop bien. On entend expliquer avec un sérieux impressionnant que tout cela ne relèverait ni de la stratégie militaire, ni des rivalités régionales, ni de l’enchevêtrement classique des intérêts géopolitiques, mais d’un plan infiniment plus simple : « les Juifs » gouverneraient le monde, un mystérieux « lobby juif » tirerait les ficelles de la planète et le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu aurait presque traîné par la manche le président américain Donald Trump pour l’obliger à entrer en guerre contre l’Iran. Dans cette version romanesque de la politique internationale, l’histoire mondiale ressemble à un théâtre d’ombres où quelques personnages omnipotents déplaceraient les armées comme des figurines sur un échiquier planétaire.
Le problème de cette explication est qu’elle possède toutes les qualités des théories complotistes : elle est séduisante parce qu’elle simplifie à l’extrême un monde extraordinairement complexe, mais elle ne résiste guère à l’examen. Les relations internationales ressemblent rarement à un roman d’espionnage écrit par un scénariste paresseux. Lorsque Washington décide de frapper une cible iranienne, la décision résulte d’un mélange de calculs militaires, d’intérêts stratégiques, de rivalités régionales, de pressions d’alliés, de politique intérieure américaine et d’analyses de renseignement, et non d’un ordre mystérieux venu d’un cénacle secret. L’idée que le gouvernement des États-Unis, première puissance militaire de la planète, se comporterait comme une marionnette manipulée par un dirigeant étranger suppose d’ailleurs que les généraux du Pentagone, les diplomates du Département d’Etat, les membres du Congrès et les services de renseignement auraient tous décidé de se transformer collectivement en figurants dociles. L’hypothèse a quelque chose de comique, car elle suppose une coordination parfaite dans un système politique qui peine déjà à voter un budget sans provoquer une crise.
Il existe évidemment aux Etats-Unis des groupes de pression favorables à Israël, dont le plus connu est American Israel Public Affairs Committee, et personne de sérieux ne conteste leur existence ni leur activité. Mais le lobbying constitue aux Etats-Unis une industrie parfaitement légale et même institutionnalisée, et Washington abrite une véritable forêt de groupes d’influence qui défendent toutes sortes de causes, depuis l’industrie pétrolière jusqu’aux fabricants d’armes, en passant par les gouvernements étrangers et les ONG. La politique américaine ressemble beaucoup moins à une conspiration unique qu’à un champ de bataille permanent où s’affrontent intérêts industriels, organisations idéologiques, Etats alliés, think tanks et réseaux de donateurs. Lorsque l’on évoque un lobby pro-israélien, il faut donc rappeler dans le même mouvement l’existence de puissants lobbys saoudiens, énergétiques, militaires ou pharmaceutiques, chacun cherchant à orienter les décisions dans le sens qui lui paraît le plus favorable.
La thèse d’un « pouvoir juif mondial » souffre également d’un problème simple : elle imagine les Juifs comme un bloc homogène et discipliné, alors que la réalité montre exactement l’inverse. La population juive mondiale représente environ quinze millions de personnes dispersées dans de nombreux pays, et ces communautés possèdent des opinions politiques extraordinairement diverses. On y trouve des partisans fervents du gouvernement israélien, des critiques virulents de sa politique, des militants pacifistes, des conservateurs, des socialistes, des libertaires et des indifférents. Imaginer que cet ensemble humain extrêmement varié fonctionnerait comme une organisation centralisée relève moins de l’analyse politique que du folklore.
Le mythe du complot mondial possède d’ailleurs une longue histoire. Au début du 20ème siècle circulait déjà un faux document célèbre, les Protocoles des Sages de Sion, qui prétendait révéler le plan secret par lequel des sages juifs auraient décidé de dominer la planète. Ce texte, fabriqué par la police politique de la Russie tsariste – l’Okhrana – fut ensuite utilisé par les propagandes antisémites en Europe et devint l’un des piliers idéologiques du régime d’Adolf Hitler. L’ironie tragique de cette histoire est que ces fantasmes ont contribué à justifier l’une des plus grandes catastrophes du 20ème siècle, l’Holocauste, , qui détruisit une grande partie de la vie intellectuelle juive européenne.
Il est pourtant vrai que certaines figures juives ont joué un rôle très visible dans la finance, les sciences ou la culture, et cette visibilité nourrit parfois l’idée que les Juifs seraient collectivement riches ou dominants dans ces domaines. La réalité historique apparaît beaucoup plus intéressante et infiniment moins mystérieuse. Pendant des siècles, les communautés juives ont vécu en diaspora et ont souvent été exclues de nombreuses professions, notamment agricoles ou corporatives. Dans plusieurs régions d’Europe, elles se sont donc tournées vers des métiers urbains liés au commerce, à la finance ou à l’artisanat intellectuel. Lorsque les universités et les professions libérales se sont ouvertes au 19ème siècle, beaucoup de familles juives, qui valorisaient depuis longtemps l’étude et l’instruction, ont naturellement encouragé leurs enfants à devenir médecins, juristes, scientifiques ou écrivains.
Cette tradition d’étude remonte notamment à l’importance accordée à l’analyse des textes dans la culture religieuse juive, en particulier dans l’étude du Talmud, qui valorise la discussion, la logique et l’interprétation critique (on est loin du psittacisme des écoles coraniques). Lorsque ces compétences se sont rencontrées avec les grandes universités d’Europe centrale, notamment celles de Berlin et de Vienne, elles ont produit une effervescence intellectuelle remarquable. Avant 1933, Berlin comptait environ cent soixante mille Juifs et figurait parmi les capitales intellectuelles les plus brillantes du continent, où travaillaient des penseurs comme Albert Einstein, Walter Benjamin ou Hannah Arendt.
Lorsque les nazis arrivèrent au pouvoir en 1933, ils expulsèrent ces universitaires et provoquèrent l’exil massif de milliers de chercheurs vers les Etats-Unis. Cette migration intellectuelle transforma profondément la science mondiale, car beaucoup de ces savants s’installèrent à New York, à Princeton ou à Chicago, où ils contribuèrent à faire des universités américaines les nouveaux centres de la recherche mondiale. L’histoire offre ici une ironie spectaculaire : en expulsant ses intellectuels juifs, l’Allemagne nazie affaiblit durablement sa propre science tout en renforçant celle des Etats-Unis.
La réussite visible de certains individus juifs dans les sciences, les médias ou la finance relève donc moins d’un mystérieux plan collectif que d’un ensemble de facteurs historiques parfaitement identifiables : une tradition éducative forte, des trajectoires migratoires particulières, l’urbanisation précoce de certaines communautés et l’accès aux grandes institutions universitaires modernes. Elle relève aussi d’un simple effet statistique, car lorsque l’on observe quelques personnalités très célèbres dans un domaine donné, on oublie souvent que l’immense majorité des membres de cette communauté mène des existences parfaitement ordinaires.
Ainsi, lorsque l’on entend expliquer que la guerre au Moyen-Orient résulterait d’un complot juif mondial, on assiste surtout à la résurrection d’une vieille fiction politique qui préfère les explications magiques aux réalités compliquées. Le monde réel demeure infiniment plus chaotique et moins spectaculaire : les Etats poursuivent leurs intérêts, les alliances se nouent et se défont, les lobbys tentent d’influencer les décisions et les gouvernements prennent des choix parfois contestables. Imaginer qu’un groupe religieux minuscule par rapport à la population mondiale contrôlerait secrètement cet ensemble relève moins de la géopolitique que d’un roman fantastique, et si les conspirations universelles existaient vraiment, il faudrait reconnaître qu’elles possèdent un talent remarquable pour rester invisibles depuis plusieurs siècles.

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