Trump ou la diplomatie des ressentiments

L’histoire de la diplomatie internationale est généralement présentée comme un domaine où se déploient la patience, le calcul et une certaine froideur stratégique. Depuis des siècles, les Etats tentent en effet de dissimuler leurs passions derrière un langage mesuré, des négociations interminables et des formules soigneusement pesées qui permettent à chacun de sauver les apparences tout en poursuivant ses intérêts. Cette tradition a produit d’innombrables traités, conférences et compromis qui donnent parfois à la politique internationale l’allure d’un exercice de géométrie politique où chaque geste est réfléchi et chaque mot calibré.

Il arrive cependant que cette mécanique relativement rationnelle soit soudain perturbée par l’irruption d’un style politique beaucoup plus instinctif, où les décisions semblent moins guidées par des analyses stratégiques que par des réactions immédiates. Les observateurs de la vie internationale ont ainsi pu constater ces derniers temps que certaines déclarations venues de Washington donnaient à la diplomatie américaine une tonalité singulièrement émotionnelle, comme si la conduite des affaires du monde se trouvait désormais influencée par une logique de susceptibilités et de ressentiments personnels.

L’épisode récent concernant l’Espagne en fournit une illustration presque exemplaire. Le gouvernement espagnol ayant exprimé des réserves sur certaines orientations diplomatiques américaines, la réaction venue de Washington n’a pas consisté à engager un dialogue patient ni à rechercher un compromis discret, mais à évoquer la possibilité de sanctions commerciales. La menace de droits de douane est alors apparue comme un instrument de persuasion destiné à rappeler à Madrid que les désaccords diplomatiques peuvent parfois se payer au prix fort.

Ce type de réaction donne l’impression que la politique étrangère fonctionne désormais selon un mécanisme relativement simple : lorsqu’un partenaire exprime une réticence, il convient de lui faire comprendre que cette attitude aura des Madrid

évaluer les équilibres régionaux, les alliances et les intérêts de long terme, semble alors s’effacer au profit d’une logique beaucoup plus immédiate où la contrariété appelle la riposte.

Le Royaume-Uni s’est trouvé lui aussi entraîné dans cette atmosphère d’irritation diplomatique. Les propos tenus à propos de Londres ont notamment évoqué, non sans une certaine ironie involontaire, l’idée que l’on ne traitait malheureusement plus avec Winston Churchill. Cette remarque, qui possède incontestablement une part de vérité historique, donne cependant le sentiment que les relations entre Etats peuvent parfois être évaluées à l’aune d’une nostalgie personnelle plutôt qu’à celle des réalités contemporaines.

Il semble en outre que plusieurs dossiers récents aient contribué à alimenter une certaine irritation à l’égard de Londres. Le rapprochement du Royaume-Uni avec l’Union européenne, après les turbulences provoquées par le Brexit, a été observé avec une attention particulière à Washington. A cela s’ajoute l’affaire du Groenland, qui avait déjà suscité quelques tensions diplomatiques lorsque l’idée d’un achat de ce territoire avait été évoquée avec un sérieux qui avait surpris plusieurs capitales européennes (Londres, Berlin, Paris, etc.)

Dans ce contexte, la diplomatie américaine paraît parfois adopter une tonalité qui s’éloigne des méthodes traditionnelles de la politique internationale. Là où l’on s’attendrait à trouver des calculs stratégiques complexes, on perçoit parfois l’expression d’une irritation personnelle, comme si certaines décisions étaient inspirées par la volonté de répondre à un affront plutôt que par l’élaboration d’une stratégie réfléchie.

Cette évolution donne à la scène internationale un aspect presque paradoxal. La première puissance mondiale, qui dispose d’institutions diplomatiques expérimentées et d’une tradition stratégique particulièrement riche, semble parfois préférer une méthode beaucoup plus directe, où les relations entre Etats se transforment en une succession de réactions émotionnelles. Les alliés deviennent alors des partenaires dont la loyauté doit être constamment vérifiée, et les désaccords prennent l’allure de défis qu’il convient de sanctionner.

Une telle approche peut donner l’impression d’une grande énergie politique. Elle produit des déclarations spectaculaires, des gestes abrupts et une forme de théâtralité qui attire l’attention de l’opinion publique. Toutefois, elle présente également un inconvénient majeur : les relations internationales ne se prêtent guère aux improvisations guidées par l’humeur.

Les alliances se construisent sur la durée, les équilibres géopolitiques reposent sur des compromis délicats et les décisions prises dans un moment d’irritation peuvent produire des conséquences qui dépassent largement l’émotion qui les a provoquées. Lorsqu’un chef d’Etat laisse apparaître que sa politique étrangère peut être influencée par un désir de revanche ou par une susceptibilité personnelle, il introduit dans la mécanique diplomatique un élément d’incertitude qui inquiète inévitablement ses partenaires.

L’histoire offre d’ailleurs de nombreux exemples de périodes où les grandes puissances ont laissé leurs ressentiments orienter leur politique. Ces moments se sont rarement révélés particulièrement favorables à la stabilité internationale. La diplomatie a précisément été inventée pour éviter que les passions des dirigeants ne deviennent le moteur principal des relations entre Etats.

Il serait donc souhaitable que la conduite des affaires du monde continue de reposer sur ce mélange de prudence, de calcul et de patience qui constitue depuis longtemps l’essence même de la diplomatie. Gouverner une nation exige sans doute une certaine force de caractère, mais la gestion des équilibres internationaux réclame surtout une capacité à maîtriser les impulsions immédiates.

Car si les décisions politiques peuvent parfois naître dans les tripes, la stabilité du monde dépend généralement d’esprits un peu plus froids.

Les tweets présidentiels

Il fut un temps où l’autorité politique s’incarnait dans une parole rare, longuement préparée, solennellement prononcée, et où chaque allocution engageait non seulement la responsabilité de celui qui la formulait mais encore la mémoire collective de ceux qui l’écoutaient, de sorte que le silence qui précédait le discours participait déjà de sa gravité, tandis que l’hymne national, qui ponctuait l’entrée et la sortie de l’orateur, enveloppait l’intervention d’un cérémonial sonore destiné à rappeler que ce n’était pas un homme seul qui parlait, mais la continuité historique d’un Etat.

Ce rituel, qui associait la lenteur, la verticalité et une certaine mise en scène et à distance du chef à l’égard de l’agitation commune, visait moins à magnifier une personnalité qu’à conférer à la parole publique une densité institutionnelle, puisque la musique elle-même, en ouvrant et refermant l’allocution, signifiait que le propos s’inscrivait dans un cadre qui le dépassait et qu’il ne relevait ni de l’improvisation ni de l’humeur.

Or nous assistons désormais à une mutation profonde de cette dramaturgie du pouvoir puisque nombre de dirigeants, qu’ils soient à Washington, à Paris ou ailleurs, choisissent de s’adresser à leurs concitoyens par l’entremise des réseaux sociaux, comme si la solennité pouvait être remplacée par la simultanéité, et comme si l’autorité trouvait désormais sa légitimité non plus dans la mise en scène institutionnelle mais dans la capacité à occuper l’espace numérique avec constance.

Il est vrai que Donald Trump a porté cet art de gouverner par message instantané à un degré paradigmatique, puisqu’il a transformé la publication en ligne en instrument diplomatique et polémique, brouillant volontairement la frontière entre déclaration officielle et réaction personnelle, si bien que la politique étrangère d’une puissance mondiale pouvait sembler évoluer au rythme d’une notification, sans autre prélude musical que le signal discret d’une application.

Lorsque l’on tente d’imaginer Charles de Gaulle ou John F. Kennedy s’exprimant sous la forme de messages fragmentés, privés de cette montée en solennité que conférait l’hymne national et réduits à la logique d’un fil continu où l’on réagit plus qu’on ne délibère, on mesure moins l’écart technologique que la transformation symbolique qui affecte la fonction elle-même, puisque la parole présidentielle cesse d’être un moment séparé pour devenir un élément parmi d’autres du flux général, un éphémère ilot de paroles dans la logorrhée continue. 

Il ne s’agit pas de déplorer la modernité ni d’idéaliser un passé exempt de stratégie, mais de constater que le passage de l’allocution encadrée par les symboles nationaux au message numérique inséré entre deux controverses modifie profondément le rapport entre gouvernants et gouvernés, car l’instantanéité favorise la réaction au détriment de la réflexion, encourage la personnalisation au détriment de l’institution, et substitue à la gravité orchestrée par le cérémonial une présence permanente qui confond visibilité et autorité.

Ainsi, sous couvert de parler plus directement au peuple, les dirigeants risquent de dissoudre la distance nécessaire à l’exercice du pouvoir, et de troquer la solennité que portait autrefois la musique d’un hymne pour la brièveté d’un signal sonore, alors même que la fonction qu’ils occupent exige peut-être encore, pour demeurer crédible, que la parole soit précédée et suivie de ce silence habité qui rappelle qu’elle engage autre chose qu’un simple commentaire dans le tumulte du présent.


Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *