Après l’audition des journalistes de l’audiovisuel, les médias Bolloré à leur tour mis en examen.

Des universitaires et plusieurs ONG ont saisi le Conseil d’État afin de contraindre le régulateur de l’audiovisuel à examiner de plus près la ligne éditoriale de CNews et d’Europe 1, deux médias appartenant à la galaxie de Vincent Bolloré. Le reproche est connu : un déséquilibre idéologique supposé, marqué par la présence jugée excessive de chroniqueurs classés à droite ou à l’extrême droite, ce qui, selon les plaignants, porterait atteinte au principe de pluralisme.

La querelle médiatique s’est ainsi transformée en affaire institutionnelle. Car derrière la question des plateaux télévisés se cache un débat beaucoup plus large : qu’est-ce que le pluralisme dans une démocratie moderne ? Faut-il mesurer l’équilibre des opinions comme on pèse les tomates au marché, avec une balance parfaitement calibrée entre gauche, droite et centre ?

La question pourrait sembler simple si elle ne révélait en réalité une contradiction profonde du paysage médiatique français, car ceux qui dénoncent la coloration idéologique de ces chaînes rencontrent immédiatement une objection symétrique selon laquelle une grande partie de l’écosystème journalistique, et notamment l’audiovisuel public, évoluerait lui-même dans un climat culturel largement marqué par des sensibilités progressistes. C’est dans ce contexte que la radio publique France Inter est souvent évoquée par ceux qui considèrent que les critiques adressées aux médias de la galaxie Bolloré relèvent moins d’une défense désintéressée du pluralisme que d’un affrontement idéologique entre deux univers médiatiques. Les controverses qui ont pu entourer certains journalistes de cette station, parmi lesquels Léa Salamé, Patrick Cohen ou bien encore Thomas Legrand, nourrissent ainsi un débat qui dépasse de loin les personnes pour interroger la sociologie même des rédactions et les affinités intellectuelles qui s’y expriment.

Ainsi s’installe une étrange symétrie. D’un côté, CNews est décrite comme la « Fox News française ». De l’autre, France Inter serait devenue, pour ses détracteurs, l’équivalent radiophonique d’un séminaire permanent de sociologie critique. Chacun accuse l’autre de manquer de pluralisme, un peu comme deux supporters de football persuadés que seul l’arbitre favorise le camp adverse.

Mais la polémique révèle surtout une transformation plus profonde : la concentration croissante de la propriété des médias. Au fil des années, presse, radio et télévision se sont retrouvées entre les mains d’un nombre limité de grands groupes industriels ou financiers. Vincent Bolloré n’est pas seul dans ce paysage : Arnault, Niel, Bouygues ou Dassault possèdent eux aussi une part importante du système médiatique français. À force de fusions et de rachats, l’information ressemble parfois à un Monopoly géant où quelques joueurs accumulent journaux, chaînes et stations comme d’autres empilent des hôtels sur la rue de la Paix.

Cette concentration nourrit deux inquiétudes opposées. Les uns redoutent l’influence politique des propriétaires sur les lignes éditoriales. Les autres craignent au contraire que les rédactions, évoluant dans un milieu sociologique assez homogène, produisent un conformisme intellectuel qui donne au débat public la diversité d’un buffet où l’on aurait oublié d’apporter les plats principaux.

Au fond, la querelle autour de CNews et d’Europe 1 dépasse largement le cas particulier d’un groupe médiatique. Elle pose une question plus vaste : comment garantir un véritable pluralisme dans un univers où les médias sont à la fois des entreprises, des instruments d’influence et des lieux de débat public ? Chacun réclame le pluralisme avec ferveur… à condition que les opinions de l’autre camp restent aimablement silencieuses. En matière de liberté d’expression, nous sommes tous très généreux – surtout avec nos propres idées.


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