Il est des époques qui affrontent la douleur comme on affronte une tempête en serrant les dents, et d’autres qui la commentent avec l’application méthodique d’un chroniqueur météo persuadé que la moindre averse annonce la fin du monde, et il semble que nous ayons choisi la seconde avec un enthousiasme qui confine parfois à la vocation.
Je ne prétends pas que le confinement n’ait pas été éprouvant, puisque l’assignation à résidence, l’angoisse sanitaire et l’interruption brutale des sociabilités ont constitué une expérience déstabilisante, mais je m’étonne que cet épisode ait acquis, dans certains récits contemporains, le statut d’événement quasi cosmogonique, comme s’il s’agissait d’un siège médiéval prolongé, d’un bombardement stratégique continu ou d’une météorite anéantissant la vie terrestre, à ceci près que les dinosaures auraient disparu tandis que les éléphants, toujours protégés par quelque clause annexe, auraient traversé la catastrophe sans encombre.
Il convient pourtant de rappeler une évidence que la brume compassionnelle tend à dissoudre, puisque, durant ces semaines d’enfermement, l’eau continuait de couler au robinet, l’électricité alimentait avec constance les écrans sur lesquels on dénonçait l’enfermement, les supermarchés demeuraient approvisionnés et le chauffage fonctionnait, si bien que, même si le drame fut réel pour certains et tragique pour quelques-uns, l’effondrement matériel que connurent d’autres générations ne se produisit pas.
Si l’on compare pour mesurer plutôt que pour humilier, on se souvient que ceux qui eurent seize ans en 1939, qu’ils aient grandi à Paris, à Lyon ou dans un village de province, entrèrent dans l’âge adulte sous le hurlement des sirènes et traversèrent cinq années d’occupation, de bombardements, de pénuries et de rationnement, durant lesquelles les tickets alimentaires, les coupures d’électricité, les hivers sans charbon et la peur constante ne relevaient pas de la métaphore mais de la condition ordinaire, de sorte que l’on n’imputait pas son mal-être à une circonstance exceptionnelle, puisqu’on s’efforçait simplement de survivre.
Je ne sanctifie aucune génération et je ne distribue aucun blâme collectif, mais j’observe qu’un glissement s’est opéré entre l’endurance silencieuse et la souffrance déclarative, puisque là où l’épreuve s’imposait autrefois comme un fait brut que l’on subissait sans autre choix que de tenir, elle devient aujourd’hui un élément constitutif d’identité que l’on expose, analyse, scénarise et partage, comme si la difficulté ne valait que par le récit que l’on en produit.
Notre société, qui souhaite légitimement reconnaître les fragilités individuelles, a parfois transformé la moindre contrariété en traumatisme potentiel, si bien que la résilience, qui relevait jadis d’une disposition presque banale, se trouve désormais encadrée par des séminaires, des gourous de toutes toisons, des podcasts thérapeutiques et des applications censées mesurer notre capacité à supporter l’imprévu, comme si l’on pouvait télécharger le courage au même titre qu’une mise à jour logicielle.
Il me semble que nous avons inventé une civilisation thermostat, puisque, dès que la température symbolique baisse d’un degré, l’alarme retentit, la plainte s’organise et le récit se déploie avec la solennité d’un communiqué de crise, alors même que le système électrique demeure intact, que l’eau continue de circuler et que les rayonnages restent pleins, ce qui ne signifie pas que la souffrance psychique n’existe pas, mais implique que l’inconfort ne saurait être assimilé à l’effondrement.
Lorsque certaines figures de la réussite mondialisée, installées sous le soleil de Dubaï et vantant avec emphase l’autonomie conquérante, découvrent soudain les vertus du passeport national dès que le vent tourne et supplient la patrie protectrice de les rapatrier à la première turbulence, on aperçoit avec une netteté presque comique la contradiction entre l’exaltation permanente de l’indépendance et l’appel immédiat à la solidarité collective, comme si l’individualisme flamboyant n’était qu’un maillot d’été que l’on troque contre un manteau étatique dès que la brise fraîchit.
Nous avons peut-être confondu la sécurité avec l’invulnérabilité et le confort avec un droit intangible, si bien que le moindre grain de sable dans la mécanique bien huilée de nos existences prend l’allure d’un séisme moral, alors même que nous vivons dans des sociétés où la paix civile, l’approvisionnement, l’accès à l’eau et à l’énergie constituent un privilège historique que bien des générations n’ont pas connu.
Ceux qui eurent seize ans à l’orée de la Seconde Guerre mondiale ne réclamaient pas à l’Histoire qu’elle fût douce, puisqu’ils lui demandaient seulement de cesser, et si leur silence ne relevait pas d’une supériorité morale mais d’une contrainte impérieuse, il n’en demeure pas moins qu’ils ne disposaient pas du luxe de se penser fragiles, car la réalité ne leur laissait d’autre alternative que de tenir ou de disparaître.
Je ne souhaite évidemment ni le retour des bombes ni la glorification des privations, mais je m’inquiète d’une culture qui dramatise chaque contrariété au point de risquer de perdre le sens des véritables épreuves le jour où elles surviendraient réellement, car une civilisation qui confond systématiquement l’inconfort avec la tragédie pourrait bien découvrir, trop tard, que la résilience ne s’acquiert pas par proclamation mais par exercice.
Il serait donc souhaitable que nous retrouvions, non le goût de la souffrance, mais celui de la proportion, afin que la difficulté redevienne ce qu’elle a toujours été, c’est-à-dire une donnée ordinaire de la condition humaine, et non le chapitre inaugural d’une autobiographie héroïquement vulnérable.

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