L’actualité internationale offre parfois des spectacles qui donnent l’impression que la géopolitique mondiale est devenue une sorte de casting planétaire dans lequel certains dirigeants se réservent le droit de commenter, juger et éventuellement corriger le choix des autres peuples. L’épisode récent autour de la succession du guide suprême iranien en fournit une illustration presque caricaturale, puisque le président américain Donald Trump s’est permis de commenter publiquement l’hypothèse de la nomination de Mojtaba Khamenei en expliquant que celui-ci serait un dirigeant « inacceptable » et même, dans une formule dont il a le secret, un « poids plume » qui ne pourrait pas durer longtemps sans l’approbation de Washington. Il s’est également fendu d’un tweet dont la profondeur n’a d’égale que le laconisme : « not happy »
On découvre ainsi une nouvelle discipline diplomatique que l’on pourrait appeler la critique internationale des successions religieuses, activité dans laquelle la Maison-Blanche semble désormais vouloir jouer un rôle actif. Il faut dire que la procédure iranienne possède déjà un parfum ecclésiastique assez prononcé, puisque le guide suprême n’est pas élu par le peuple mais désigné par une assemblée de quatre-vingt-huit religieux appelée l’Assemblée des experts, sorte de collège de dignitaires – vieillards cacochymes déconnectés du réel – chargés de choisir le chef spirituel et politique de la République islamique. La scène évoque inévitablement une autre institution religieuse beaucoup plus ancienne, celle du conclave au cours duquel les cardinaux de l’Église catholique élisent le pape.
Or le parallèle devient irrésistible lorsque l’on observe que le conclave réunit aujourd’hui les cardinaux électeurs âgés de moins de quatre-vingts ans, dont le nombre est théoriquement limité à 120, même si ce chiffre peut légèrement varier selon les nominations pontificales. Ces cardinaux s’enferment alors dans la chapelle Sixtine afin d’élire le souverain pontife dans un rituel millénaire qui possède lui aussi toutes les caractéristiques d’un scrutin théologico-politique soigneusement codifié.
D’un côté donc, quatre-vingt-huit ayatollahs réunis pour choisir le guide suprême de l’Iran ; de l’autre, une centaine de cardinaux enfermés sous les fresques de Michel-Ange pour élire le pape. A bien y réfléchir, les deux procédures présentent un air de famille assez troublant, car dans les deux cas un collège restreint d’hommes en robe décide du destin spirituel de millions de fidèles.
Cependant, une question demeure, et elle mériterait sans doute d’être posée lors de la prochaine conférence de presse de la Maison-Blanche. Si le président Trump estime naturel de commenter la succession du guide suprême iranien et de juger la valeur politique de ses candidats, pourquoi ne réclame-t-il pas également un droit de regard sur l’élection du prochain pape ? Après tout, si Washington peut juger qu’un ayatollah est un « poids plume », il pourrait tout aussi bien évaluer la solidité doctrinale d’un cardinal.
On imagine sans peine la scène. Tandis que la fumée blanche s’élèverait au-dessus du Vatican pour annoncer l’élection d’un nouveau pontife, un communiqué présidentiel expliquerait peut-être que le cardinal choisi est « acceptable », « modérément acceptable » ou « totalement inacceptable » pour les intérêts stratégiques de la civilisation occidentale.
Cette logique possède au fond une certaine cohérence impériale, puisque les grandes puissances ont souvent considéré que le reste du monde fonctionnait comme une sorte de province diplomatique où l’on pouvait donner son avis sur tout, y compris sur la nomination des chefs religieux étrangers. La différence est que les empires d’autrefois le faisaient avec des flottes et des gouverneurs coloniaux, tandis que les empires modernes se contentent parfois d’un message sur les réseaux sociaux.
Ainsi la succession du guide suprême iranien devient, par un étrange détour, un débat commenté depuis Washington, comme si la République islamique était devenue une sorte de diocèse géopolitique dont la nomination du chef spirituel nécessiterait l’agrément implicite de la Maison-Blanche. Il ne manque finalement qu’un détail pour compléter le tableau : que la prochaine fumée blanche du Vatican soit accompagnée d’un tweet présidentiel expliquant que le nouveau pape est, lui aussi, un « poids plume ».

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