La littérature nous apprend qu’un mythe peut servir de loupe : il grossit les traits d’une réalité afin que l’on voie mieux ce qu’on avait refusé de regarder. Penser à Jeffrey Epstein via la grille de Frankenstein n’est pas un exercice de style gratuit : c’est une tentative de comprendre comment des structures de pouvoir et de secret fabriquent des monstres sociaux.
L’affaire Epstein, vaste et protéiforme, n’est pas seulement celle d’un homme et de ses délits. C’est l’histoire d’un système – réseaux d’argent, complicités, silences – qui aura permis à des abus massifs de se perpétuer. Les révélations récentes, notamment la diffusion de millions de documents fédéraux, ont remis en lumière des zones d’ombre que l’on croyait refermées. Parmi elles, une allégation particulièrement troublante a retenu l’attention : un courriel de 2019, récemment rendu public, affirme que « deux jeunes filles étrangères » seraient mortes lors d’actes sexuels violents et auraient été enterrées dans les collines entourant le Zorro Ranch d’Epstein. Ces propos ont été signalés aux autorités et ont relancé les appels à une enquête approfondie.
Il importe d’être rigoureux. Ces allégations proviennent d’un message anonyme – des allégations graves, relayées par des documents judiciaires, mais non corroborées à ce jour par la découverte de corps ou d’éléments matériels publics, voire probants tels que le masque de Zorro ou la présence du serviteur muet, Bernardo. Les autorités du Nouveau-Mexique ont néanmoins ouvert une enquête et demandé l’accès aux documents non expurgés pour vérifier ces affirmations ; des commissions d’Etat et des appels à établir une « commission de vérité » ont suivi. Le fait que le site n’ait pas été fouillé de la même manière que d’autres propriétés liées à Epstein nourrit l’inquiétude publique.
Transformer ces éléments en métaphore frankensteinienne (j’ose le néologisme) permet d’éclairer deux éléments : d’un côté, la « créature » – ici l’ensemble des crimes et des réseaux qui les ont couverts – n’apparaît pas ex nihilo ; elle est la résultante d’une fabrication sociale, d’un empilement d’impunités. De l’autre, la métaphore rappelle la fragilité morale de ceux qui, en coulisses, ont toléré ou fermé les yeux. Frankenstein n’est pas seulement l’histoire d’un monstre : c’est celle d’un créateur qui abandonne sa création. Dans notre réalité, l’abandon prend la forme du secret, du déni et du déplacement de responsabilité.
Intégrer, dans le récit public, l’hypothèse que des victimes aient pu être enterrées autour du ranch pose une contrainte éthique : il faut nommer l’horreur possible sans céder au fantasme. La presse a correctement souligné la différence entre allégation et preuve – mais l’existence même de l’allégation suffit à exiger une enquête rigoureuse, transparente et indépendante. Les familles potentielles des victimes, les témoins et la mémoire collective méritent qu’on sache si, et dans quelles conditions, ces accusations correspondent à des faits.
Si l’on reprend la fable de Shelley, la vraie terreur ne vient pas seulement de la monstruosité d’un acte ; elle vient de sa tolérance par la société. Qu’un courriel anonyme puisse, des années plus tard, relancer la recherche de la vérité illustre la persistance d’un problème plus vaste : des lieux, des vulnérabilités et des complicités qui demeurent à examiner. Le « monstre » n’est peut-être pas une créature singulière mais un écosystème corrompu.
Invoquer Frankenstein sert moins à dramatiser qu’à demander des comptes. Si des victimes ont effectivement disparu et si leurs restes gisent encore sur ces terres, la littérature nous rappelle qu’il est de notre devoir moral de les ramener à la lumière – non pour satisfaire notre curiosité, mais pour rendre justice et clore une page d’impunité.

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