Treize mille trois cent trente-cinq : pamphlet sur une République à géométrie fiscale variable

Il aura fallu qu’une note interne de Bercy, échappée des tiroirs où s’endorment d’ordinaire les vérités gênantes, rappelle aux Français une évidence qu’ils pressentaient déjà : 13 335 foyers dotés d’un patrimoine immobilier supérieur à 1,3 million d’euros ont payé un impôt sur le revenu nul ou négatif. Le chiffre, d’abord estimé à 18 525, fut ensuite « affiné » après retrait des non-résidents fiscaux et des contribuables décédés, comme si la décence statistique exigeait que l’on maquille la scène avant l’entrée du public. La République, pudique, préfère toujours corriger l’arithmétique plutôt que la mécanique.

Que l’on ne se méprenne pas. Ces contribuables millionnaires ne sont pas des hors-la-loi tapis dans quelque zone grise de la clandestinité fiscale. Ils paient, et parfois largement, mais ailleurs, autrement, différemment. Lorsqu’ils logent leurs actifs dans une holding, ils s’acquittent de l’impôt sur les sociétés, cet impôt respectable qui frappe les bénéfices d’une entité juridique et non la personne physique qui en récolte les fruits avec la prudence d’un jardinier fiscal. Lorsqu’ils possèdent un patrimoine immobilier conséquent, ils versent l’Impôt sur la fortune immobilière (IFI), contribution ciblée qui rappelle que la pierre reste taxable même lorsque le revenu, lui, se volatilise. Tout est légal, tout est propre, tout est impeccablement conforme. La loi ne cille pas ; elle applaudit presque.

Et pourtant, le malaise persiste. Car enfin, que voit le citoyen ordinaire ? Il voit un système qui proclame l’égalité devant l’impôt tout en perfectionnant l’art d’en moduler l’application selon la complexité des montages disponibles. Il voit des fortunes bien réelles produire des revenus fiscalement discrets, des patrimoines imposés sans que leurs détenteurs ne le soient personnellement au titre du revenu, et une ingénierie patrimoniale dont la sophistication tient lieu de sésame républicain. La contribution devient affaire d’architecture juridique ; la justice fiscale, exercice d’acrobatie sémantique.

On expliquera doctement que patrimoine élevé ne signifie pas revenus imposables élevés, que l’impôt sur le revenu ne saurait devenir un instrument de pénalisation patrimoniale, et que les dispositifs existants encouragent l’investissement, la stabilité et la compétitivité. L’argumentaire est techniquement irréprochable mais politiquement inflammable, parce qu’il se fracasse sur la réalité triviale de millions de contribuables dont l’impôt est prélevé à la source, sans différé stratégique, sans optimisation élégante, sans cabinet spécialisé pour chorégraphier la disparition légale de la ligne finale.

Le scandale n’est donc pas dans l’illégalité – il n’y en a pas nécessairement – mais dans la dissonance démocratique. Une République peut survivre aux inégalités de revenus ; elle s’expose lorsqu’elle banalise les inégalités de perception. Lorsque la légalité produit un sentiment d’injustice, lorsque la conformité nourrit la défiance, lorsque la règle commune semble offrir des portes dérobées à ceux qui savent en lire les plans, ce n’est pas seulement la fiscalité qui vacille, c’est la crédibilité du pacte civique.

Bercy, gardien scrupuleux de la doctrine, rappelle que ces foyers contribuent par d’autres voies. Certes. Mais la symbolique ne se laisse pas dissoudre dans les circulaires. Le citoyen qui paie son impôt sur le revenu ne raisonne pas en juriste fiscaliste ; il raisonne en contribuable. Il ne conteste pas la technicité des dispositifs ; il interroge leur cohérence. Il ne dénonce pas des individus ; il doute d’un système où la capacité à organiser son invisibilité fiscale devient une compétence aussi décisive que la capacité à créer de la richesse.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Une République qui prétend incarner la solidarité nationale ne peut durablement tolérer que la contribution personnelle à l’impôt sur le revenu devienne, pour une fraction des plus fortunés, une variable d’ajustement optimisable jusqu’à l’effacement. Non parce que ces contribuables enfreindraient la loi, mais parce qu’ils en révèlent la faille la plus corrosive : l’écart entre l’égalité proclamée et l’égalité ressentie.

13 335. Ce chiffre n’est pas une anecdote, encore moins une curiosité technique. Il est le symptôme d’un modèle fiscal dont la complexité protège la légalité tout en fragilisant la légitimité. Une démocratie ne s’érode pas seulement par l’injustice réelle, mais par l’impression persistante que la règle commune ne s’applique pas avec la même densité à tous.

La loi est respectée. La confiance, beaucoup moins.


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