Narcisse noyé dans la foule de ses reflets : la quête des sosies.


On nous  avait autrefois inculqué, avec cette solennité légèrement paternaliste qui accompagne les fables nécessaires au maintien de l’estime de soi, la certitude d’être uniques, inimitables, presque brevetés par la nature elle-même, avant que des études opportunément médiatisées ne viennent fissurer ce mythe confortable en affirmant que chacun de nous posséderait entre trois et sept sosies disséminés sur la planète, comme si l’humanité relevait moins du miracle individuel que d’une production en série, vaguement artisanale, où les visages se répètent avec la nonchalance d’un catalogue dont on aurait égaré les références. Ce qui aurait pu nourrir une méditation philosophique sur la modestie ontologique de notre condition fut immédiatement recyclé par l’industrie du spectacle, laquelle ne laisse jamais une idée survivre à l’état d’idée dès lors qu’elle peut devenir un événement, un contenu, une tendance instagrammable et donc monétisable.

Il était donc inévitable que les États Unis, patrie autoproclamée de la transformation de toute curiosité en compétition et de toute singularité en marchandise, inventent ces concours de sosies où l’on célèbre avec un sérieux comiquement appliqué la capacité d’un individu à ressembler à un autre individu déjà surexposé, instaurant ainsi une hiérarchie subtile dans l’ordre de la copie, puisque tout le monde ne peut prétendre au prestige d’être un faux Elvis crédible ou une imitation convenable de star planétaire. Sous couvert d’humour et de convivialité, ces rassemblements installent une logique délicieusement absurde où l’authenticité consiste à reproduire fidèlement l’artifice d’autrui, où l’original disparaît derrière ses déclinaisons humaines, et où la foule, ravie de reconnaître sans véritablement penser, applaudit la ressemblance comme on acclame une victoire culturelle.

Les réseaux sociaux, dont la vocation première semble être d’abolir tout esprit critique et toute distance entre l’individu et son reflet numérique tout en aggravant chaque jour la confusion entre existence et visibilité, se sont empressés d’élever ces concours au rang de spectacles viraux, transformant la simple convergence faciale en performance digne d’algorithmes affamés, si bien que des cohortes de jeunes gens, parfaitement adaptés aux exigences de la mise en scène permanente, s’y précipitent avec l’enthousiasme de candidats à une loterie identitaire où l’on gagne quelques secondes d’attention en échange d’une parcelle de soi. Andy Warhol n’aurait pas espéré tant. L’on feint d’y voir une fête légère alors qu’il s’agit souvent d’un rituel plus profond, une manière élégante d’admettre que, dans une société saturée d’images, il devient plus rentable d’être la reproduction amusante d’une célébrité que la version originale et discrètement anonyme de soi-même.

Lorsque le phénomène, fidèle à la géographie prévisible des modes contemporaines, essaimera en Europe, il y trouvera un terreau d’autant plus fertile que la jeunesse locale, bercée par les mêmes plateformes et les mêmes rêves de visibilité instantanée, adoptera sans résistance ces cérémonies de duplication joyeuse, organisant dans les bars branchés et les festivals urbains des compétitions où l’on sacre les meilleurs presque doubles avec une ferveur qui confine parfois à la liturgie. Chacun pourra alors goûter cette ivresse paradoxale qui consiste à se sentir exceptionnel précisément parce que l’on ressemble à quelqu’un d’autre, tandis que la société, satisfaite de cette agitation inoffensive, poursuivra tranquillement la grande entreprise de nivellement symbolique où l’individu, convaincu de s’exprimer librement, s’entraîne en réalité à devenir interchangeable.

Ainsi prospère cette comédie contemporaine dans laquelle nous persistons à proclamer l’unicité de la personne humaine tout en célébrant avec enthousiasme ses répliques approximatives, où l’on déplore la standardisation du monde tout en organisant des concours pour en élire les plus convaincantes incarnations, et où le narcissisme moderne, loin de souffrir de la multiplication des doubles, trouve dans cette prolifération la confirmation rassurante que l’important n’est plus d’être soi, mais d’être regardé, fût-ce comme la copie appliquée d’un autre.


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