L’attaque de l’île iranienne de Kharg constitue peut-être l’événement géopolitique le plus mal compris de notre époque. Les analystes sérieux parlent de pétrole, de détroits stratégiques et de tensions avec l’Iran. Ils oublient l’essentiel. Cette opération révèle en réalité une découverte stratégique majeure : le monde est rempli d’îles.

Or une île possède un avantage évident sur un continent. Elle se voit tout de suite sur la carte. Elle ressemble à une cible dessinée par la géographie elle-même. Un continent, au contraire, se révèle confus, montagneux, rempli de villes, de fleuves et de populations qui ont la mauvaise habitude d’exister.

L’île de Kharg constitue dans cette perspective un terrain d’entraînement idéal. Elle mesure à peine quelques kilomètres de long et couvre une vingtaine de kilomètres carrés. Autrement dit, elle ressemble moins à un territoire qu’à un timbre-poste posé au milieu du golfe Persique. Pourtant, près de 90 % du pétrole iranien passe par ce minuscule caillou.

Les stratèges ont donc découvert un principe d’une élégante simplicité. Un pays peut dépendre d’un point sur la carte aussi petit qu’une tache de café sur une nappe. Il suffit alors de viser la tache.

Une fois cette théorie vérifiée, l’imagination stratégique s’emballe. Kharg devient le laboratoire de la nouvelle géopolitique expérimentale. On commence avec une île de quelques kilomètres, comme un chimiste qui teste une molécule dans une éprouvette. Si l’expérience fonctionne, on passe à des échantillons plus grands.

L’étape suivante se trouve tout naturellement dans les Caraïbes. Cuba constitue une cible conceptuelle idéale. L’île mesure plus de mille deux cents kilomètres de long et couvre plus de cent mille kilomètres carrés. La différence avec Kharg est donc comparable à celle qui existe entre un confetti et une nappe de pique-nique. Mais le principe reste identique : c’est toujours une île.

L’avantage d’une île demeure sa clarté pédagogique. Elle flotte au milieu de la mer comme un objet oublié sur une table. Un stratège peut la regarder sur la carte et se dire avec satisfaction : voilà quelque chose qui ne risque pas de s’échapper.

Une fois Cuba traitée, la doctrine pourrait naturellement s’étendre. Le Groenland attire depuis longtemps l’attention des stratèges américains. L’île couvre plus de deux millions de kilomètres carrés, ce qui représente un saut de taille respectable dans le programme d’entraînement. On passerait ainsi d’un galet du golfe Persique à une banquise géante, un peu comme si l’on passait d’un bateau en papier à un paquebot.

Taïwan pourrait ensuite servir d’exercice de niveau supérieur. Cette île ne se contente pas d’être stratégique ; elle fabrique aussi une grande partie des semi-conducteurs de la planète. Autrement dit, c’est une île qui produit les cerveaux électroniques du monde entier. Attaquer un tel endroit reviendrait à débrancher l’ordinateur global.

La mer de Chine méridionale offre d’ailleurs un terrain d’expérimentation presque comique. Les archipels des Spratleys et des Paracels se composent parfois de récifs à peine plus grands qu’un terrain de football. Pourtant, ces cailloux déclenchent régulièrement des réunions diplomatiques aussi solennelles que des sommets de paix.

Dans l’Atlantique Nord, l’Islande pourrait servir d’étape supplémentaire. L’île ressemble à une sentinelle volcanique plantée entre l’Europe et l’Amérique. Elle possède des geysers, des glaciers et des moutons philosophiques qui regardent l’océan avec gravité. Elle permettrait d’observer comment une population réagit lorsqu’elle découvre soudain qu’elle se trouve sur une île stratégique.

L’océan Indien n’est pas en reste. L’île de Diego Garcia sert déjà de base militaire américaine. Elle fonctionne comme un porte-avions naturel, posé au milieu de l’eau comme un plateau flottant. Elle prouve qu’une île peut parfois servir de meuble militaire parfaitement stable.

A ce rythme, la géopolitique du 21ème siècle pourrait ressembler à une gigantesque chasse aux îles. Les grandes puissances parcourraient les océans comme des collectionneurs de coquillages un peu nerveux. Elles scruteraient les cartes du monde avec la même excitation qu’un enfant devant un album d’images.

Le jour viendra peut-être où un stratège regardera la planète et comprendra soudain la vérité ultime de la politique mondiale. La Terre n’est finalement qu’un archipel géant.

Et l’île de Kharg, ce minuscule caillou perdu dans le golfe Persique, aura servi de répétition générale pour la plus grande partie de chasse géopolitique de l’histoire.

A ce moment-là, les diplomates devront peut-être ajouter une nouvelle clause aux traités internationaux : prière de ne pas laisser traîner trop d’îles sur la carte du monde.


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