La marche blanche avait des airs de lessiveuse morale : on y était venu, disait-on, pour laver l’espace public de la tristesse, pour repasser les plis du chagrin collectif et suspendre, au fil d’un samedi à Lyon, des draps immaculés de dignité. Les pancartes, sages comme des cierges intégristes, tremblaient d’une compassion appliquée ; les visages affichaient cette gravité civique qui, d’ordinaire, se contente d’être photogénique. Pourtant, au détour du cortège, la blancheur revendiquée se nuançait de teintes plus douteuses : ici un slogan qui sentait le renfermé idéologique, là une saillie raciste lâchée comme un mégot, plus loin des bras tendus vers un passé que l’on croyait rangé au musée des horreurs.
Il fallait voir ce paradoxe en marche, et le voir d’autant plus nettement que, dans un autre paysage, en Iran, des foules ont défilé au prix du sang, affrontant la brutalité d’un régime qui ne badine ni avec la contestation ni avec les corps ; là-bas, la rue se paie en blessures et en vies, ici, elle se drape d’un deuil proclamé, mais se laisse parfois parasiter par des grimaces idéologiques qui, à défaut d’être tragiques, n’en sont pas moins obscènes. La comparaison, cruelle, souligne ce qui dysfonctionne : quand certains risquent tout pour réclamer des droits, d’autres, sous couvert d’hommage, recyclent des symboles qui nient jusqu’à l’idée même d’humanité.
On eût dit une chorégraphie mal répétée où la décence, invitée principale, se retrouvait reléguée derrière des figurants trop zélés, persuadés que la douleur autorise tout, même l’indéfendable ; et voici que surgissent, sur des crânes rasés offerts comme des étendards, des croix gammées griffonnées à même la peau, signatures d’une nostalgie toxique qui ose se donner des airs de provocation potache. Que ces marques s’exhibent dans la primature des Gaules, dans une ville qui porte encore l’ombre tutélaire de Jean Moulin et le souvenir entêté de la Résistance, confine à l’ironie noire : la mémoire y est invoquée, mais piétinée ; l’histoire y est brandie, mais contredite.
Et l’on se surprenait à rêver d’un service d’ordre philosophique, distribuant non des consignes mais des rappels élémentaires : qu’une peine n’est pas un laissez-passer pour la haine, qu’un hommage ne se brandit pas comme un gourdin, que la dignité, fragile et têtue, exige moins de cris que de tenue ; qu’entre la blancheur d’un recueillement et la pâleur cadavérique des vieux fantasmes autoritaires, il existe un abîme que nul slogan ne devrait franchir. Car si la rue peut accueillir la tristesse, elle ne saurait servir d’alibi à ses contrefaçons ; et si la blancheur a un sens, ce n’est ni dans l’effacement des nuances ni dans l’aveuglement volontaire, mais dans cette clarté simple et exigeante qui consiste à pleurer sans salir, à se souvenir sans défigurer, à marcher sans se renier.

Laisser un commentaire