L’histoire possède parfois un sens de l’ironie si aigu qu’elle ressemble à un dramaturge malicieux qui, après avoir installé un décor solennel et distribué les rôles, s’amuse à inverser les positions au moment où les acteurs s’y attendent le moins. Il y a un an à peine, dans la mise en scène feutrée et quasi liturgique du Bureau ovale, le président ukrainien Volodymyr Zelensky s’était vu administrer une leçon de realpolitik par Donald Trump et J.D. Vance, lesquels lui reprochaient, avec cette condescendance tranquille qu’affectionnent les grandes puissances, de ne pas dire suffisamment merci aux Etats-Unis et de ne pas disposer d’assez de cartes dans son jeu pour espérer tenir tête à la Russie. La scène ressemblait à ces parties de poker où le joueur le plus riche explique au plus pauvre qu’il devrait déjà se considérer heureux d’avoir été autorisé à s’asseoir à la table, tout en lui rappelant qu’il serait de bon ton de sourire davantage lorsqu’on lui prête des jetons et de porter une cravate et un costume.
Or l’histoire, qui aime retourner les situations comme un gant – ou les vestes comme un vulgaire Ciotti – vient de produire un de ces renversements dont elle a le secret, et qui donnent à la politique internationale des allures de comédie de Molière réécrite par Machiavel. Les Etats-Unis découvrent aujourd’hui un problème très concret qui tient moins de la grande stratégie que de la simple arithmétique militaire : comment neutraliser des drones iraniens qui coûtent parfois moins cher qu’une voiture électrique sans devoir utiliser, pour les abattre, des systèmes d’armement dont chaque tir équivaut au prix d’une villa sur la Côte d’Azur. Les drones inspirés du Shahed-136 valent environ vingt mille euros, tandis que les missiles tirés par le système MIM-104 Patriot se chiffrent en millions. La disproportion est telle qu’elle évoque l’image d’un gentleman anglais qui tenterait d’éliminer une mouche en lui lançant un piano à queue depuis le premier étage : la mouche disparaît sans doute, mais le mobilier, lui, ne s’en remet pas.
Pendant ce temps, l’Ukraine, plongée depuis plusieurs années dans ce laboratoire brutal qu’est une guerre industrielle de haute intensité, a été contrainte d’inventer ce que l’on pourrait appeler une économie de la débrouille stratégique, où l’ingéniosité remplace souvent les moyens. Les ingénieurs ukrainiens, les militaires et même les bricoleurs inspirés d’ateliers improvisés ont multiplié les solutions pour intercepter ou perturber les drones : brouillages électroniques, drones intercepteurs bon marché, systèmes hybrides associant radars artisanaux, logiciels inventifs et lance-pierres datant du paléolithique. Ce que les grandes puissances développent d’ordinaire en une décennie de programmes budgétaires, l’Ukraine l’a expérimenté en quelques mois sous la pression des explosions et des sirènes, ce qui constitue sans doute la forme la plus accélérée de recherche et développement jamais imaginée par l’humanité.
C’est ainsi que se produit aujourd’hui une scène dont l’ironie n’échappe à personne, car Washington se tourne vers Kiev afin de bénéficier de cette expérience acquise dans les conditions les plus dures qui soient. Autrement dit, le pays auquel on reprochait récemment de ne pas posséder suffisamment de cartes dans son jeu se voit désormais consulté comme un stratège expérimenté auquel on demanderait comment se déroule réellement la partie.
Zelensky, qui possède le sens du théâtre politique autant que celui de la communication, se déclare naturellement prêt à aider les Etats-Unis, car il sait que la générosité diplomatique est souvent l’arme la plus élégante de la revanche. Cependant, dans cette offre de coopération se glisse une demande qui relève moins du marchandage que du rappel discret des réalités stratégiques : l’Ukraine souhaite obtenir davantage de systèmes Patriot afin de protéger ses villes et ses infrastructures. La difficulté réside dans le fait que Washington ne peut pas répondre immédiatement à cette demande, non par manque de bonne volonté mais parce que la production industrielle de ces systèmes reste limitée et que les stocks disponibles ne suffisent déjà plus à satisfaire toutes les priorités stratégiques américaines.
Ainsi se dessine une situation qui possède une saveur presque littéraire, car elle ressemble à ces paraboles morales où l’orgueil des puissants se heurte soudain à la créativité des nations que l’on croyait condamnées à la dépendance. Il y a un an, certains responsables américains expliquaient à Zelensky qu’il n’avait pas les cartes en main ; aujourd’hui, la partie se poursuit et l’on découvre que le joueur ukrainien possède au moins un atout que les autres n’ont pas encore acquis : l’expérience directe d’une guerre moderne où les drones bon marché, les logiciels ingénieux et l’inventivité industrielle comptent parfois davantage que les arsenaux les plus coûteux.
L’ironie finale de cette histoire tient peut-être au fait que la guerre transforme parfois les pays agressés en véritables laboratoires de l’innovation militaire, un peu comme les grandes tempêtes révèlent quels navires savent vraiment naviguer. Dans ce théâtre tragique qu’est le conflit ukrainien, Kiev a appris à bricoler, à improviser et à inventer avec une rapidité qui étonne désormais ceux-là mêmes qui pensaient lui donner des leçons de stratégie. Si la politique internationale était un roman, le narrateur conclurait sans doute en rappelant que l’histoire adore ces moments où le maître découvre qu’il doit désormais demander conseil à celui qu’il considérait hier comme un simple apprenti.

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