En ce 8 mars, journée mondiale de la femme, comment ne pas rendre hommage à toutes celles qui sillonnent la planète en solo
Chaque époque invente ses pèlerinages, car l’être humain éprouve depuis toujours le besoin de transformer ses inquiétudes existentielles en voyages organisés. Au Moyen Âge, les foules cheminaient vers Saint-Jacques-de-Compostelle dans l’espoir de sauver leur âme et d’obtenir, au terme de semaines de marche poussiéreuse, une absolution qui avait le mérite d’être spirituelle autant que physique. Au 21ème siècle, l’itinéraire a changé mais la quête demeure : on ne marche plus des centaines de kilomètres, on réserve simplement un vol long-courrier afin de partir à la rencontre de soi-même, de préférence dans un café équipé d’un Wi-Fi performant et d’une carte proposant des cappuccinos au lait d’avoine.
Le phénomène possède d’ailleurs un nom qui sonne comme une formule sociologique autant que comme un slogan publicitaire : le « solo female travel ». Il s’agit pour une femme occidentale de partir seule à la découverte du monde, non pas tant pour visiter des monuments ou étudier des civilisations, mais pour entreprendre une quête intérieure soigneusement documentée en publiant sur Instagram des photos de bols d’açaï dont la composition chromatique rivalise avec un tableau de Kandinsky. Le voyage devient ainsi une forme de pèlerinage moderne où l’on médite au lever du soleil, où l’on pratique le yoga sur des terrasses dominant l’océan, où l’on boit des smoothies d’une couleur évoquant les lagons tropicaux, et où l’on partage avec ses abonnés la photographie prouvant que l’on vient enfin d’accéder à une compréhension plus profonde de l’existence.
L’évangile officieux de cette religion contemporaine est le livre Mange, prie, aime , d’Elizabeth Gilbert dont le succès planétaire a transformé un récit personnel en véritable manuel d’itinérance spirituelle. On ne va plus à Compostelle : on se rend à Bali. Il ne s’agit plus simplement de voyager, d’admirer des vestiges ou de prendre des vacances ; il convient désormais d’entreprendre une quête, un cheminement intérieur dont l’itinéraire est presque aussi balisé que celui d’un tour-opérateur.
Bali est devenue la capitale mondiale de cette spiritualité connectée, au point que la ville d’Ubud – au centre de l’île – ressemble aujourd’hui à une sorte de Davos du développement personnel où se croisent yogis épanouis, thérapeutes énergétiques, coachs de vie, nomades numériques et voyageurs venus chercher une signification à leur existence. A six heures du matin, on y salue le soleil en position du lotus au milieu de paisibles rizières, tandis qu’à huit heures la même posture se retrouve sur Instagram accompagnée d’une légende inspirée évoquant la gratitude et la découverte de soi. A midi, on discute développement personnel autour d’un smoothie bio ; dans l’après-midi, illumination progressive au moment où arrive le troisième cappuccino au lait d’avoine ; le soir, on médite en regardant le coucher de soleil – tout en vérifiant que le Wi-Fi fonctionne suffisamment bien pour poster la photo. La méditation s’effectue donc dans une atmosphère à la fois mystique et parfaitement connectée, car l’éveil spirituel contemporain semble nécessiter un bon éclairage naturel et un réseau internet stable.
Les sociologues décrivent ce phénomène sous l’appellation respectable de tourisme spirituel, mais certains observateurs plus taquins évoquent volontiers une forme de colonisation mystico-existentialiste dans laquelle l’Occident vient consommer la sagesse orientale comme on achèterait un produit biologique issu du commerce équitable. Les temples deviennent des décors, les traditions des expériences, et les mantras se transforment en accessoires d’une quête personnelle soigneusement mise en scène. On médite longuement, on respire profondément, on se reconnecte avec l’univers, mais l’on veille toujours à s’installer suffisamment près d’une prise électrique pour recharger le téléphone qui permettra de partager cette expérience transcendante.
Le phénomène recèle d’ailleurs un paradoxe particulièrement savoureux, puisque l’on part à l’autre bout du monde afin de vivre une expérience de solitude intérieure et que l’on se retrouve entouré de centaines d’autres voyageurs venus accomplir exactement le même périple existentiel. L’ermitage devient alors collectif, un peu comme si l’on décidait d’organiser un stage intensif de silence auquel participeraient cent cinquante personnes munies de tapis de yoga identiques et de gourdes en aluminium recyclé.
Pour celles que douze heures d’avion ou un décalage horaire sévère décourageraient, une version européenne de cette illumination express existe désormais sous la forme du Portugal, dont Lisbonne et l’Algarve sont devenues une sorte de Bali pour Européens pressés. On peut y atteindre un niveau respectable de sérénité intérieure en moins de deux heures de vol, tout en bénéficiant d’un espresso convenable, d’un sourire féminin moustachu et d’un coucher de soleil parfaitement photogénique sur l’Atlantique.
Il serait toutefois injuste de sourire trop ouvertement devant cette tendance, car chaque civilisation invente les rites qui correspondent à ses angoisses et à ses aspirations. Les Grecs antiques se rendaient aux mystères d’Éleusis pour comprendre les secrets de la vie et de la mort, les pèlerins médiévaux parcouraient l’Europe pour implorer la protection divine, et notre époque a tout naturellement créé la retraite de yoga avec Wi-Fi et smoothie bowl.
La différence essentielle tient peut-être au fait que les anciens cherchaient Dieu avec une ferveur parfois austère, alors que nous cherchons surtout un angle de lumière flatteur pour la photographie et un signal suffisamment puissant pour partager instantanément notre illumination avec quelques milliers d’abonnés.

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