Il fallait oser. À Saint-Denis, le maire Bally Bagayoko a décidé de désarmer sa police municipale. Dans un territoire où la réalité quotidienne ressemble parfois à un film noir sans générique de fin, l’idée a la fraîcheur d’un pari philosophique : et si l’on remplaçait les armes par la vertu ?
La scène est connue. D’un côté, une municipalité qui croit encore à la pédagogie, à la médiation, à la prévention – bref, à tout ce qui suppose que l’humain est perfectible. De l’autre, une police municipale sommée de patrouiller avec pour seule arme une foi civique et, peut-être, un sifflet. À ce rythme, on distribuera bientôt des exemplaires de Rousseau en guise d’équipement réglementaire.
Mais la politique française ne laisse jamais un vide longtemps inoccupé. A peine la décision annoncée, voilà que surgissent, tel un duo de commerciaux flairant la bonne affaire, Éric Ciotti et Jordan Bardella.
Le premier, depuis Nice, propose d’accueillir à bras ouverts les policiers municipaux désorientés. Nice, nouvelle terre d’asile des agents démunis, où l’on promet non seulement des armes, mais presque un supplément d’âme sécuritaire, avec vue sur la Méditerranée. On imagine déjà les affiches : « Quittez l’insécurité morale, venez goûter à la fermeté azuréenne ».
Le second, plus ambitieux, élargit l’offre : toutes les communes du sud dirigées par le Rassemblement national deviennent des ports d’attache pour policiers en quête de sens… et de pistolets. Une sorte de tourisme sécuritaire, version tricolore, où l’on migre non pour le climat, mais pour le calibre.
Ce qui est admirable, chez ces deux stratèges, c’est leur sens aigu de l’à-propos. A peine une décision locale controversée, et déjà la machine nationale s’emballe. On ne parle plus de Saint-Denis, mais de la France. On ne débat plus d’une doctrine municipale, mais de la prochaine présidentielle. La sécurité n’est plus un enjeu concret : elle devient un slogan portatif, prêt à l’emploi, calibré pour les plateaux télé.
Car au fond, peu importe Saint-Denis. Peu importe même la police municipale. Ce qui compte, c’est l’image : d’un côté, une gauche soupçonnée de naïveté ; de l’autre, une droite et une extrême droite qui se rêvent en remparts armés de la République. Entre les deux, les agents municipaux deviennent figurants d’un théâtre politique où chacun joue sa partition à destination des électeurs.
Pendant ce temps-là, les habitants, eux, n’ont pas le luxe de la posture. Ils vivent, subissent, espèrent – avec ou sans arme municipale, avec ou sans promesses de recrutement sous d’autres latitudes. Ainsi va la politique française : un maire désarme, et déjà d’autres dégainent… leurs ambitions.
Et dans cette étrange partie d’échecs, une chose est sûre : ce ne sont jamais les pièces qui choisissent la partie.


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