Arrêts maladie : le thermomètre est cassé et nous regardons ailleurs.

Il est des dérives qui avancent à pas feutrés, enveloppées de bonnes intentions, et qui finissent par s’imposer comme des évidences. L’explosion des arrêts maladie appartient à cette catégorie discrète mais redoutable, celle des phénomènes que l’on constate, que l’on commente vaguement, et auxquels l’on s’habitue, faute d’avoir le courage – ou simplement la volonté – d’y mettre un terme.

Car enfin, que nous dit la situation actuelle, sinon que la France est devenue, en quelques années, une sorte de laboratoire grandeur nature de l’arrêt de travail généralisé ? Avec un coût avoisinant les douze milliards d’euros, l’affaire n’a plus rien d’anecdotique, et pourtant elle continue d’être abordée avec une prudence presque touchante, comme s’il s’agissait d’un sujet trop délicat pour être traité franchement.

On préfère ainsi évoquer, avec gravité, le cas de ces quelques milliers de médecins dont la générosité prescriptive dépasse largement la moyenne nationale. Trois mille cinq cents, dit-on, comme si le chiffre, suffisamment précis pour impressionner, suffisait à circonscrire le problème. Mais il faut avoir l’esprit singulièrement accommodant pour croire qu’un tel phénomène puisse se réduire à une poignée de praticiens trop compatissants, ou trop distraits, ou peut-être simplement trop conscients de leur pouvoir de signature.

Car la vérité, moins confortable, est que l’arrêt maladie est devenu pour certains une sorte de droit de retrait officieux, une soupape individuelle dans un monde professionnel jugé trop contraignant, trop exigeant, ou tout simplement trop ennuyeux. Là où l’on s’efforçait autrefois de tenir, quitte à maugréer intérieurement, on choisit désormais de suspendre le jeu, avec l’assurance tranquille que la collectivité prendra le relais. Il y a là une évolution des mentalités qu’il serait pour le moins naïf de ne pas voir.

Certes, la crise sanitaire de 2020, que l’on désigne commodément sous le nom de pandémie de COVID-19, a laissé derrière elle un paysage psychologique fragilisé, et l’on aurait mauvaise grâce à nier les effets durables de cette période singulière. Cependant, il est permis de s’interroger sur la facilité avec laquelle cette fragilité est devenue une clé d’explication universelle, invoquée à la moindre contrariété comme un mot de passe permettant d’accéder à une forme de suspension légitime des obligations ordinaires.

Dans le même mouvement, le procès du monde du travail s’est installé avec une remarquable efficacité. Le management serait trop vertical, la reconnaissance insuffisante, l’environnement parfois délétère, et les petites structures particulièrement démunies face à ces tensions diffuses. Tout cela est sans doute en partie exact, mais l’accumulation de ces arguments finit par produire un effet paradoxal, celui d’une déresponsabilisation progressive où chacun peut, à bon compte, se considérer comme la victime légitime d’un système imparfait.

Le débat se déplace alors vers des considérations techniques, dont l’élégance consiste précisément à éviter la question essentielle. On discute des jours de carence, et l’on rappelle que le secteur privé en compte trois, tandis que la fonction publique, depuis quelques années, n’en applique qu’un seul, ce qui alimente d’ailleurs quelques comparaisons peu flatteuses, notamment à l’égard de la fonction publique territoriale, régulièrement distinguée pour son taux d’absentéisme. Ces distinctions ont leur importance, mais elles ressemblent parfois à ces conversations de salon où l’on disserte longuement sur les rideaux pour ne pas évoquer l’état des murs.

Car ce qui est en jeu dépasse de loin la mécanique réglementaire. Il s’agit, au fond, d’une transformation du rapport à l’effort et à la contrainte, transformation dont les conséquences commencent à apparaître avec une netteté inquiétante. A force de considérer l’arrêt maladie comme une réponse ordinaire à des difficultés qui le sont tout autant, on installe une norme implicite où le retrait devient une option parmi d’autres, et où la continuité de l’engagement relève presque de l’exception.

Il faut également dire un mot de ces médecins qui, sans doute animés des meilleures intentions, participent à ce glissement avec une complaisance dont on peine à croire qu’elle soit toujours involontaire. La prescription d’un arrêt de travail n’est pas un acte neutre, et encore moins un geste anodin, et il serait souhaitable que certains praticiens se souviennent qu’ils ne sont pas seulement les interprètes d’une souffrance individuelle, mais aussi les garants d’un équilibre collectif. A trop vouloir soulager, on finit parfois par encourager.

Pendant ce temps, la collectivité paie, sans bruit, sans éclat, avec cette résignation polie qui caractérise les sociétés habituées à absorber les dérives sans jamais les nommer. Car enfin, ces douze milliards ne tombent pas du ciel, et chaque arrêt injustifié, aussi discret soit-il, contribue à alourdir une charge déjà considérable, tout en fragilisant un système de solidarité qui repose, qu’on le veuille ou non, sur un minimum de loyauté partagée.

Il ne s’agit pas, bien entendu, de nier les souffrances réelles, ni de jeter l’opprobre sur ceux qui ont légitimement besoin de s’arrêter. Mais à force de ne vouloir froisser personne, on finit par ne plus distinguer entre nécessité et facilité, entre protection et opportunisme, et c’est précisément dans cette confusion que prospèrent les abus.

La situation actuelle exige autre chose que des ajustements techniques ou des débats feutrés. Elle appelle une forme de lucidité collective, peut-être même un sursaut, qui consisterait à rappeler que la solidarité n’est pas un droit sans contrepartie, mais un équilibre fragile, fondé sur la confiance et la responsabilité.

A défaut, nous continuerons à perfectionner notre art national de la dérobade élégante, avec ce mélange de bonne conscience et de désinvolture qui permet de regarder le mur approcher… en expliquant doctement qu’il conviendrait, un jour, d’envisager de freiner.

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