Le match retour des « Lionnes »

Il y a des matchs que l’on ne diffuse pas. Pas parce qu’ils manquent d’intérêt, mais parce qu’ils dérangent trop pour entrer dans le cadre confortable des compétitions officielles. Celui qui s’est joué entre l’Iran et l’Australie, ces derniers jours, appartient à cette catégorie. Il n’a pas eu lieu sur une pelouse, mais dans les couloirs feutrés de la peur, sous les projecteurs d’un pouvoir qui ne laisse jamais rien au hasard.

Sur la tribune, tout est en place, comme dans une mise en scène parfaitement huilée. Des officiels, des slogans, une foule alignée comme une armée de figurants disciplinés. Et puis, au centre, ces jeunes femmes. Les Lionnes. Mais des lionnes qu’on a priées de rentrer les griffes, de baisser la tête, de rentrer dans le cadre. Le hijab ajusté, les regards figés, les mots calibrés, la main sur le coran continu.

Elles sont revenues. Voilà ce qu’il faut dire. Elles sont revenues, comme on revient d’un rêve qu’on n’avait pas le droit de faire.

Le scénario est impeccable. Trop impeccable. On y retrouve tous les ingrédients d’un grand classique du théâtre autoritaire : le danger extérieur, la patrie menacée, les filles égarées mais finalement redevenues « raisonnables », et surtout, cette séquence obligatoire où les intéressées expliquent, avec une conviction qui semble répétée, que finalement, ailleurs, ce n’était pas si bien. « Nous sommes très heureuses d’être en Iran. » On a connu des déclarations plus spontanées. Car « ailleurs », c’était quoi, au juste ? Un endroit où une femme peut marcher sans voile sans risquer le fouet, où elle peut choisir sa vie, son corps, ses déplacements, ses lectures, ses amours. Un endroit où manifester ne vous expose pas à une balle réelle ou à la potence. Bref, un endroit vaguement subversif : un pays où l’on respire.

Mais il faut croire que la liberté est une expérience surcotée. Ou, plus exactement, qu’elle devient soudain moins séduisante lorsque ceux que l’on aime servent de monnaie d’échange. Car le véritable terrain de ce match-là n’est ni Sydney ni Téhéran. Il est dans les salons, dans les maisons, dans ces familles restées au pays, transformées en leviers de pression. Le message est simple, limpide, terriblement efficace : tu peux partir, mais eux restent…et subiront les conséquences de ta traitrise.

Et c’est ainsi que l’exil devient une faute, et le retour, une victoire nationale. Le président du Parlement peut alors saluer ces « enfants de la patrie » qui ont su résister aux « intimidations ». L’ironie est parfaite, presque élégante dans sa brutalité. On menace, puis on célèbre la résistance à la menace. On contraint, puis on applaudit le choix. On écrit le scénario, puis on félicite les actrices pour leur interprétation.

Et pendant ce temps-là, ailleurs – ce fameux « ailleurs » — on observe, on commente, on s’indigne à mi-voix. La communauté internationale, toujours prompte à produire des déclarations équilibrées, semble soudain frappée d’une forme de mutisme poli. On condamne en principe, mais sans trop insister, sans trop déranger. Il ne faudrait pas que l’indignation devienne gênante.

Il faut dire que ces histoires-là ont un défaut majeur : elles rappellent que la liberté n’est pas une abstraction, mais un rapport de force. Et que certains régimes, eux, n’ont jamais cessé de jouer.

Les Lionnes sont revenues, donc. Officiellement, elles ont choisi. Officieusement, elles ont compris. Et entre ces deux versions se glisse toute la vérité d’un système théocratique sanguinaire où même le courage finit par avoir un prix. Un prix que, visiblement, personne n’était prêt à payer avec elles.


Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *