Il fut un temps – lointain, archaïque, presque obscène – où l’on pensait que dormir était une nécessité biologique. Une fonction élémentaire du corps humain, au même titre que respirer, se nourrir ou copuler. Mais cette époque appartient désormais aux civilisations disparues, aux sociétés lentes, aux peuples qui n’avaient pas encore compris qu’une carrière sérieuse commence par un bon déficit de sommeil et une consommation débridée de cafés.

Car aujourd’hui, dans l’entreprise moderne, l’état de fatigue est devenu un véritable marqueur social. Les cernes sont les nouvelles décorations professionnelles. Les poches sous les yeux remplacent les médailles. Quant aux bâillements, ils sont l’équivalent contemporain des galons militaires.

L’homme qui dort huit heures par nuit, comme la personne en surpoids, inspire désormais une certaine suspicion. On s’interroge sur son engagement. Sur sa motivation. Sur sa capacité à « se dépasser ». Un individu reposé paraît presque suspect, comme s’il menait secrètement une double vie faite de soirées tranquilles et de nuits complètes, boules Quiès dans les oreilles et masque-avion sur les yeux.

A l’inverse, le salarié idéal est celui qui affiche le visage noble et légèrement décomposé du surmenage. Il arrive au bureau avec l’air d’un rescapé d’une expédition polaire. Ses yeux sont rouges, sa voix un peu rauque, son regard flotte parfois dans le vide : autant de signes qui témoignent de son importance.

Le véritable professionnel, aujourd’hui, est celui qui peut déclarer avec une modestie étudiée : « Je n’ai dormi que quatre heures. » Et l’on admire.

Car cette phrase, dans le monde contemporain, ne signifie pas : je vais probablement m’effondrer avant la fin de la semaine. Elle signifie : je suis indispensable.

Dans certaines entreprises, on pourrait presque imaginer un indicateur de performance nouveau : le taux de fatigue visible. Plus le collaborateur semble proche de l’épuisement, plus il témoigne de son engagement. Le salarié parfaitement reposé apparaîtrait alors comme un individu suspect, peut-être même subversif.

Il est vrai que le sommeil est une activité profondément improductive. Pendant que vous dormez, vous ne répondez à aucun courriel, vous ne produisez aucun tableau Excel, vous ne participez à aucune réunion stratégique. Vous êtes simplement allongé, immobile, dans un état de scandaleuse inutilité économique. Il est donc logique que la modernité ait fini par corriger cette anomalie.

Ainsi se dessine la figure idéale du professionnel accompli : un individu légèrement hagard, nourri de café et d’urgences permanentes, convaincu que la fatigue chronique est le prix normal de la réussite.

Et si, par malheur, il venait à dormir correctement, il risquerait la pire des catastrophes contemporaines : avoir l’air heureux au travail.


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