Il arrive que certaines décisions industrielles soient présentées comme des choix stratégiques complexes, fruit d’arbitrages subtils entre contraintes économiques, impératifs politiques et ambitions environnementales. Et puis il y a des moments où la réalité se simplifie brutalement, au point de devenir presque pédagogique. L’accord conclu entre TotalEnergies et l’administration de Donald Trump appartient manifestement à cette seconde catégorie, tant il offre une lecture limpide des priorités à l’œuvre : renoncer à des projets d’éoliennes offshore pour encaisser près d’un milliard de dollars, puis réinvestir cette manne dans les énergies fossiles.
Présenté comme un partenariat « gagnant-gagnant » par le PDG Patrick Pouyanné, cet accord repose sur une mécanique d’une redoutable efficacité, puisqu’il consiste à rémunérer l’abandon d’infrastructures destinées à produire une énergie décarbonée afin de financer, en retour, le développement d’activités plus émettrices. On chercherait en vain une contradiction dans ce raisonnement, tant il assume avec une forme de sérénité l’idée que la transition énergétique peut parfaitement attendre, à condition que les flux financiers, eux, ne connaissent aucune interruption.
Il faut reconnaître que l’opération possède une certaine élégance conceptuelle, dans la mesure où elle transforme une contrainte environnementale en opportunité économique. Là où l’éolien offshore impliquait des investissements lourds, des délais incertains et des bénéfices différés, l’abandon pur et simple des projets permet non seulement d’éviter ces désagréments, mais encore de générer un profit immédiat, tout en réorientant les capitaux vers des secteurs dont la rentabilité est mieux maîtrisée. Dans ces conditions, le vent apparaît moins comme une ressource d’avenir que comme une variable d’ajustement, aisément sacrifiée sur l’autel de la rentabilité.
Du côté de l’administration américaine, la cohérence est tout aussi remarquable, puisqu’il s’agit d’assumer pleinement une préférence pour les énergies fossiles en décourageant activement le développement des alternatives. Loin de se contenter de freiner les projets renouvelables, la stratégie consiste ici à les rendre financièrement indésirables, en indemnisant leur abandon. Ce renversement de logique, qui consiste à subventionner non pas la transition mais son renoncement, constitue sans doute l’une des innovations politiques les plus révélatrices de la politique énergétique américaine.
Dans ce jeu parfaitement huilé, chacun semble trouver son compte, à l’exception notable de ce partenaire silencieux qu’est le climat, dont les intérêts ne figurent dans aucun communiqué officiel. Les millions de foyers qui auraient pu être alimentés par ces installations éoliennes n’ont, quant à eux, droit qu’à une promesse implicite : celle que d’autres solutions seront peut-être envisagées, un jour, lorsque les conditions économiques seront jugées suffisamment favorables.
Il serait toutefois excessif de parler de cynisme, car le terme supposerait une forme de dissimulation. Or, tout dans cet accord respire au contraire la transparence tranquille d’un système qui ne cherche même plus à concilier ses discours avec ses actes. En qualifiant l’opération de « gagnant-gagnant », ses promoteurs ne font que reconnaître, avec une franchise presque désarmante, que la question essentielle n’est plus de savoir quelle énergie construire, mais quel modèle économique préserver.
Ainsi se dessine, derrière cette décision, une vérité moins anecdotique qu’il n’y paraît : à l’heure où la transition énergétique est officiellement érigée en priorité mondiale, il demeure parfaitement possible de monnayer son abandon, pourvu que l’on sache en présenter les termes avec suffisamment d’assurance. Et si, dans cette affaire, quelqu’un devait effectivement perdre, il est permis de penser que ce ne sera ni dans les conseils d’administration, ni dans les cercles du pouvoir politique que l’on en mesurera les conséquences les plus durables.


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