L’ultracrépidarianisme a encore de beaux restes et de beaux jours devant lui.

L’ultracrépidarianisme a encore de beaux jours devant lui.

Il fut un temps, pas si lointain, où la France tout entière retenait son souffle devant les courbes de contamination. Chacun y allait de son analyse, de sa projection, de son interprétation savante du taux d’incidence. Le pays comptait alors plusieurs dizaines de millions d’épidémiologistes amateurs, tous également compétents, c’est-à-dire parfaitement certains d’eux-mêmes. Le virus était nouveau, mais la science française, elle, s’était instantanément mise à jour. Entre deux fournées de pain maison et trois réunions Zoom, chacun avait trouvé le temps de devenir spécialiste des essais cliniques, de la chloroquine et des modèles statistiques. L’expertise, en somme, s’était démocratisée à une vitesse que même la pandémie n’avait pas su atteindre. Un ouvrage célèbre – Journal d’un confiné – publié aux éditions Vérone, en avait fait la satire sous la forme de chroniques quotidiennes. Je ne peux que vous engager à le lire….

Puis le virus s’est éloigné, ou du moins s’est-il installé dans une forme de banalité moins propice à l’héroïsme cognitif. Qu’à cela ne tienne, la France n’allait pas rester longtemps sans objet d’expertise. Le réel, heureusement, est prodigue : voici que surgissent la guerre, les tensions internationales, les marchés de l’énergie et, surtout, ce mystère insondable pour le commun des mortels – mais pas pour le Français – qu’est le prix du carburant. En quelques semaines à peine, les anciens virologues se sont reconvertis avec une souplesse remarquable. Les voilà désormais géopoliticiens, stratèges militaires, économistes de l’énergie, parfois même experts en raffinage, ce qui, reconnaissons-le, demande une certaine audace conceptuelle.

Car le Français ne doute pas. A défaut de pouvoir raffiner, il affine. Là où d’autres hésitent, consultent, étudient, lui tranche. Le prix du litre d’essence ? Évidemment lié à la politique américaine, à l’avidité des multinationales, à la fiscalité nationale, à la guerre en Ukraine, à l’OPEP et, dans certains cas, à la météo. L’analyse est globale, systémique, définitive. Elle tient en quelques phrases, souvent prononcées avec cette assurance tranquille qui tient lieu de démonstration. « Il suffirait de… » : ainsi commence la formule magique nationale, capable de résoudre en une proposition ce que des armées d’économistes peinent à modéliser.

Cette capacité à embrasser tous les sujets porte un nom savant : l’ultracrépidarianisme. Mais en France, ce n’est pas un défaut, c’est une tradition. Depuis les cafés et salons du 18ème  siècle jusqu’aux fils de commentaires contemporains, le pays cultive avec constance cet art délicat qui consiste à parler de tout sans entrave. L’absence de compétence n’y est pas un obstacle, elle est presque une condition de la liberté d’expression. Plus le sujet est complexe, plus il appelle une opinion simple, claire, et si possible définitive. La nuance, chacun le sait, est un luxe que l’urgence nationale ne permet pas toujours.

Il faut dire que le Français est devenu soupçonneux. Il n’a plus confiance. Ni dans les experts, ni dans les institutions, ni dans les médias. Ce scepticisme généralisé a au moins une vertu : il libère. Puisque personne ne dit la vérité, autant la produire soi-même. Ainsi naît une forme d’autosuffisance intellectuelle où chacun devient sa propre source, son propre analyste, son propre contradicteur – ce dernier étant d’ailleurs rarement invité à s’exprimer.

Il serait injuste de ne pas saluer une telle polyvalence. Peu de nations peuvent se targuer de disposer d’une population capable, en l’espace de quelques années, de passer de la modélisation d’une pandémie à la régulation des marchés énergétiques mondiaux, sans formation complémentaire ni perte de confiance. Cette adaptabilité force le respect. Elle dessine même une trajectoire prometteuse : à ce rythme, il est permis d’imaginer qu’à la prochaine crise, quelle qu’elle soit, la France comptera autant de spécialistes que de citoyens. Astrophysique, intelligence artificielle, climatologie quantique : aucun domaine ne saurait longtemps résister à cette montée en compétence spontanée.

Reste une question, peut-être la seule que l’on n’entend jamais vraiment posée : si chacun sait, qui écoute encore ? Mais après tout, écouter suppose un doute, et le doute, en France, est une ressource plus rare que le pétrole.


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