Il fallait oser. Il fallait même une certaine audace, teintée d’inconscience, pour transformer le ministère de la Défense américaine en un ministère de la Guerre et en une annexe de plateau télé. Avec Pete Hegseth, l’art de la guerre semble désormais relever davantage du montage vidéo nerveux que de la stratégie militaire. Entre deux frappes de drone, trois éléments de langage, et quatre tractions, le conflit devient un produit audiovisuel, calibré pour capter l’attention plutôt que pour comprendre le réel.
L’homme n’est pas arrivé là par hasard. Repéré sur les plateaux de Fox News, où il maniait déjà le slogan comme d’autres le sabre, il a été propulsé par Donald Trump dans une fonction où, traditionnellement, on attendait autre chose que des punchlines. Mais pourquoi changer une méthode qui consiste à traiter les crises internationales comme des séquences de prime time ?
Le résultat est à la hauteur des ambitions : un secrétaire à la Défense qui tweete des montages mêlant images militaires réelles et extraits de blockbusters, comme si la guerre avait besoin d’un habillage hollywoodien pour exister. A ce niveau, ce n’est plus de la communication, c’est du remix. Le réel devient un clip. Les morts, des figurants invisibles.
Son style ? Une brutalité revendiquée, sans détour, sans nuance, avec cette finesse caractéristique du char d’assaut lancé en roue libre. Les déclarations à l’emporte-pièce tiennent lieu de doctrine, et les slogans remplacent les analyses. « FAFO : fuck around and find out » : voilà donc la philosophie stratégique élevée au rang de pensée géopolitique. Clausewitz peut aller se rhabiller. Mais il est vrai que l’élève tente de s’élever au niveau du maître et de son célèbre doigt d’honneur à un ouvrier des usines Ford de Detroit.
Mais le personnage ne se limite pas à ses effets de manche. Il traîne derrière lui un cortège de controverses : propos sur les femmes dans les unités combattantes, attaques sur le physique de certains généraux et hauts gradés, goût prononcé pour la mise en scène de sa propre virilité – pompes filmées à l’appui – comme si l’autorité se mesurait en répétitions musculaires. La guerre devient une salle de sport, et le commandement une compétition de testostérone.
Quant à la gestion des secrets, elle semble relever d’un certain dilettantisme. L’épisode de mars 2025, où un journaliste de The Atlantic, Jeffrey Goldberg, s’est retrouvé ajouté par erreur à une conversation confidentielle sur des frappes militaires, a offert au monde un aperçu inquiétant : celui d’un pouvoir qui manipule des informations vitales avec la désinvolture d’un groupe de discussion entre amis.
A cela s’ajoutent des accusations et témoignages anciens, évoqués dans la presse, qui dessinent un portrait pour le moins troublant – accusations dont certaines ont été réglées par accord, mais qui continuent d’alimenter les critiques sur le personnage et son rapport aux femmes.
Au fond, Pete Hegseth ne ressemble pas tant à un Rambo moderne qu’à une caricature gominée sortie de Docteur Folamour : un général exalté, persuadé que la démonstration de force tient lieu de pensée. Le problème, c’est qu’ici, il ne s’agit pas d’une satire. Ou plutôt si – mais involontaire.
Et c’est peut-être cela, le plus inquiétant : lorsque la parodie cesse d’être une fiction pour devenir un mode de gouvernement.


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