Du « quoi qu’il en coûte » au « quoi qu’il en goutte »

Lorsque Emmanuel Macron prononce, au printemps 2020, la formule du « quoi qu’il en coûte », il engage l’etat français dans une politique budgétaire d’une ampleur inédite, puisque, face à la paralysie économique provoquée par la pandémie de Covid-19, le pouvoir exécutif décide de mobiliser massivement la dépense publique afin de préserver à la fois les entreprises, les salariés et, plus largement, la cohésion sociale du pays, ce qui se traduit concrètement par la mise en place du chômage partiel à grande échelle, par l’octroi de prêts garantis par l’Etat et par l’adoption de plans de soutien successifs qui visent à éviter une spirale de faillites et de licenciements.

Si cette stratégie, qui repose sur une logique d’intervention exceptionnelle dans une situation elle-même exceptionnelle, permet effectivement d’amortir le choc économique et de limiter les dégâts immédiats, elle produit en contrepartie un effet durable sur les finances publiques, puisque la dette de la France augmente fortement et que le déficit se creuse dans des proportions qui, bien que jugées acceptables dans l’urgence, deviennent progressivement problématiques à mesure que les conditions économiques évoluent et que les taux d’intérêt remontent, ce qui renchérit le coût du service de la dette et réduit mécaniquement les marges de manœuvre budgétaires.

Dans ce contexte déjà fragilisé, la crise énergétique consécutive aux tensions internationales et à la flambée des prix du gaz et de l’électricité conduit l’Etat à prolonger cette logique de protection en instaurant un bouclier tarifaire, grâce auquel les ménages français voient leurs factures contenues malgré l’augmentation des coûts sur les marchés, ce qui répond à une exigence politique et sociale évidente mais qui alourdit encore la charge financière supportée par les comptes publics, d’autant que ces dispositifs, conçus dans l’urgence, ne sont pas toujours suffisamment ciblés pour distinguer efficacement entre les situations les plus précaires et celles qui le sont moins.

Or, à mesure que s’accumulent les dépenses exceptionnelles et que disparaissent les conditions favorables qui permettaient jusque-là de financer aisément la dette, l’Etat français se trouve confronté à une contrainte nouvelle, puisqu’il ne peut plus recourir avec la même facilité à des politiques de soutien généralisé sans risquer d’aggraver une situation budgétaire déjà tendue, ce qui impose un changement de cap qui, bien qu’inévitable sur le plan économique, se révèle particulièrement délicat à assumer sur le plan politique.

C’est précisément dans ce basculement que s’inscrit le passage du « quoi qu’il en coûte » au « quoi qu’il en goutte », dans la mesure où l’Etat, qui pouvait hier compenser largement les effets des crises en mobilisant des ressources considérables, se voit désormais contraint de sélectionner plus strictement ses interventions, de limiter ses engagements financiers et d’arbitrer entre des priorités concurrentes, ce qui transforme en profondeur la nature de l’action publique et modifie les attentes des citoyens à l’égard de la puissance publique.

Dès lors, la difficulté réside dans le fait que les Français, qui ont bénéficié pendant plusieurs années d’un Etat protecteur capable d’amortir les chocs sans répercussion immédiate sur leur pouvoir d’achat, peuvent percevoir ce resserrement budgétaire comme un abandon ou comme une forme de désengagement, alors même qu’il correspond à une nécessité structurelle liée à l’évolution des finances publiques, ce qui crée une tension politique d’autant plus forte que les marges de compromis apparaissent limitées.

Ainsi, tandis que l’illusion d’une dépense publique sans contrainte tend à s’effacer sous l’effet du retour des réalités budgétaires, l’action de l’Etat entre dans une phase où chaque décision implique des choix plus visibles, plus contestés et potentiellement plus coûteux sur le plan social, ce qui signifie que la période actuelle ne marque pas seulement la fin d’une politique exceptionnelle, mais qu’elle ouvre également une séquence nouvelle dans laquelle la gestion de la rareté s’impose comme une donnée centrale, au point que la formule ironique du « quoi qu’il en goutte » apparaît, au-delà du trait d’esprit, comme le symptôme d’un changement d’époque.


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