Il fallait oser, et Donald Trump l’a fait sans hésiter, guidé par son seul instinct et sa redoutable intelligence. Dans un numéro d’autosatisfaction dont il a le secret, il proclame une « victoire historique » et redéfinit au passage les objectifs de guerre afin de pouvoir affirmer qu’ils sont atteints. La méthode fonctionne toujours : lorsque la réalité résiste, il suffit d’en modifier la définition pour reprendre la main sur le récit. Le bonimenteur est un admirable conteur.
Pourtant, les faits demeurent têtus, même lorsque les discours officiels tentent de les contourner. Le détroit d’Ormuz reste sous tension permanente et ne laisse passer que de rares tankers chinois ou indiens, l’uranium enrichi demeure introuvable et le régime des mollahs, loin de vaciller, s’est au contraire durci, accordant un pouvoir sans limites aux gardiens de la révolution. Comme souvent, le pouvoir ne paie pas le prix de cette situation, car c’est le peuple iranien qui en subit les conséquences.
Le paradoxe le plus frappant apparaît ailleurs. Si Trump se retire, comme il en donne régulièrement le signal, il laissera derrière lui un Golfe fragilisé. Les pétromonarchies, longtemps habituées à la protection américaine, découvrent soudain que ce parapluie peut disparaître. Leur prospérité dépend pourtant d’une artère vitale, le détroit d’Ormuz, dont la sécurité n’est plus garantie.
Face à elles ne se dresse pas un ennemi vaincu, mais un adversaire blessé. L’Iran, humilié et acculé, s’est radicalisé et pourrait désormais chercher à faire payer le prix fort à ses voisins du Golfe. Dans ce contexte, les infrastructures énergétiques deviennent des cibles potentielles et le pétrole se transforme en arme stratégique. Ceux que l’on prétendait protéger risquent alors de devenir les prochaines victimes.
Dans la logique trumpienne, ces réalités importent peu. Il ne s’agit ni d’une victoire militaire ni même d’un succès stratégique, mais d’une opération de communication. Les Etats-Unis n’ont pas gagné, et ils tentent de transformer une débâcle stratégique en victoire politique. Ils maquillent une défaite, l’emballent et la répètent à l’envi jusqu’à la rendre crédible pour ceux qui veulent y croire.
Mais cette mise en scène n’est pas sans coût intérieur. Cette « victoire » qui n’en est pas une s’accompagne d’une érosion sensible de la popularité de Donald Trump, y compris au sein de son propre camp. Les opinions favorables reculent, les doutes s’installent jusque dans ses soutiens les plus fidèles, et la fragilité politique apparaît au grand jour. Cette séquence a même conduit à la démission d’un membre de son équipe gouvernementale, signe que les fissures ne se limitent plus à l’opinion mais touchent désormais le cœur du pouvoir.
A cela s’ajoute un coût financier considérable. Cette guerre représente une charge colossale pour les contribuables américains, estimée à près d’un milliard de dollars par jour. Derrière l’affichage de puissance, la réalité est celle d’un effort budgétaire massif, difficilement soutenable et politiquement risqué.
Pendant ce temps, le véritable perdant ne fait aucun doute. Le peuple iranien, déjà durement frappé avec des dizaines de milliers de morts, dont près de 30 000 rien qu’en janvier, s’apprête à subir une répression encore plus féroce. Le pays se referme sur lui-même, se durcit et se radicalise sous l’effet du conflit.
On peut alors s’interroger : s’agit-il réellement d’une victoire ? Dans la grande fresque trumpienne, cette question devient secondaire, car seule compte la narration. Les Etats-Unis et Israël ont contribué à embraser une région déjà fragile, transformant le détroit d’Ormuz en baril de poudre flottant, avant de se tourner vers l’Europe et de lui signifier qu’il lui revient désormais de gérer les conséquences.
Cette attitude relève d’une diplomatie du désengagement après incendie. On allume le feu, puis on confie les tuyaux d’arrosage aux voisins. Pendant ce temps, le récit se construit, triomphal, assuré et martelé. On parle de victoire « totale », « historique » et « sans précédent », comme si l’accumulation de ces qualificatifs pouvait combler le vide des résultats.
Ainsi se dessine une victoire à la Pyrrhus version 21ème siècle : une victoire sans coût parce qu’elle est sans réalité, proclamée avant même d’avoir été remportée. Donald Trump n’a ni gagné la guerre, ni construit la paix ; il a conquis le récit. Or un récit, si puissant soit-il, ne relève pas les morts et ne permet pas de contrôler le détroit d’Ormuz…
Ce lundi 1er avril – date presque trop symbolique pour être anodine – il s’adressera à la nation américaine en délaissant son canal favori, Truth Social. On peut parier qu’il saura capter l’attention et produire l’effet attendu : du bruit, de l’impact, du spectacle, des paillettes. Mais derrière l’annonce, restera cette question essentielle : que vaut une victoire qui ne transforme pas le réel ?


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